Thierry Mugler: Couturissime au MBAM jusqu’au 8 septembre

Thierry Mugler: un créateur à l'état pur

Michel Joanny-Furtin
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«La mode est une forme de laideur si intolérable que nous devons la changer tous les six mois», déclarait Oscar Wilde en 1885. «Une pensée encore très actuelle 150 ans plus tard», commente Thierry-Maxime Loriot, commissaire de l’exposition «Thierry Mugler: Couturissime». Entrevue.

Thierry Mugler«La mode est une forme de laideur si intolérable que nous devons la changer tous les six mois», déclarait Oscar Wilde en 1885. «Une pensée encore très actuelle 150 ans plus tard», commente Thierry-Maxime Loriot, commissaire de l’exposition «Thierry Mugler: Couturissime». Entrevue.
 
«La rencontre avec Thierry Manfred Mugler s’est faite en plusieurs étapes. Ça fait 25 ans que tous les musées veulent l’exposer. Il a toujours refusé parce que le "timing" n’était pas bon et qu’il n’avait pas trouvé le bon conservateur. C’est lui qui m’a demandé», raconte Thierry-Maxime. «Je suis un peu hors format pour un musée, je ne suis pas un conservateur traditionnel: je viens de l’univers de la mode et quand je conçois une expo, je veux des vidéos, de la musique, des clips, des photos, des magazines, des polaroids. Bref, ce qui parle à un public moins enclin à venir au musée pour voir des éléments auxquels ce public s’identifie : Les stars des années 80 qui l’ont suivi; David Bowie, Rita Mitsouko, Niagara, Delight, la génération MTV, mais aussi la jeune génération, Beyoncé, Rihanna, Lady Gaga, Katy Perry… c’est Mugler qui faisait ces costumes-là, ou encore ceux de Too Funky de George Michael un vidéo emblématique avec le fameux bustier moto…»
 
Mugler a rencontré Nathalie Bondil, la directrice générale du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), qui a elle-même une vision très ouverte et moderne de la muséologie. «Nous faisions un bon tandem pour l’accueillir à Montréal, ajoute Thierry-Maxime Loriot, avec des collaborateurs qui me permettent de sortir des sentiers battus et de m’éclater avec la présentation de cette exposition. Le public de l’exposition va expérimenter une immersion dans un imaginaire hors du temps…»
 
Une recherche complexe
«Gaultier, Mugler, Viktor & Rolf, etc., comme ces créateurs sont encore vivants, c’est un privilège de pouvoir mieux connaître leur histoire, leurs anecdotes, les essais, etc.; ces échanges sont précieux. Mon cauchemar serait d’organiser une expo et que le créateur ne s’y reconnaisse pas…»
«Mon approche est simple», détaille le commissaire Loriot. «Je leur demande toujours de faire une présélection des 50 pièces maitresses de leur travail et je fais le même exercice de mon côté. On dresse chacun notre liste puis on les compare. Et les listes sont quasiment similaires avec 47 ou 49 choix sur 50! Ensuite il faut définir ce qui va compléter ces pièces. Les photos, c’est hyper compliqué d’avoir les autorisations. Il faut demander aux mannequins, aux photographes encore actifs ou à des fondations souvent hermétiques aux collaborations.»
 
Diane«Pour faire le catalogue, curieusement, il y avait très peu d’archives. J’ai appelé tous les magazines, les photographes, pour essayer de retrouver des négatifs, parce que rien n’était numérique à l’époque. C’est le plus beau ca-talogue que j’ai jamais fait, estime Thierry-Maxime Loriot, mais le plus difficile à réaliser iconographiquement. On y trouve des images non publiées de Herb Ritts ou Helmut Newton. Et c’est la première fois que la Fondation Helmut-Newton collabore et prête des photos pour une expo qui n’est pas ciblée Newton. Le MBAM y consacre une salle complète à sa collaboration avec Mugler.»
 
Initier les modes plutôt que les suivre
Jean-Paul Gaultier et Thierry Mugler, autant sont-ils de la même époque, autant ce sont deux univers différents. Une époque qui a vraiment définit la mode contemporaine. «Après la guerre, il y a eu mai 68, la libération de la femme et là, la mode… est devenue à la mode!», explique-t-il. «On a découvert des créateurs comme Gaultier et Mugler qui ont vraiment façonné une mode contemporaine qui n’était pas inspiré par Chanel ou Dior. Si le new-look de Dior correspond à l’après-guerre, en faisant de sa propre façon, Mugler a inventé le new-look pour la mode contemporaine. Il n’était pas influencé par la mode, il a initié les modes au lieu de les suivre…»
 
Thierry MuglerSelon les propos du commissaire de l’expo, Gaultier créait en lien avec les mouvements sociaux du quotidien. Avec Mugler, on se retrouve dans un univers ultra cinématographique, basé sur un fantasme unique. «Autant Gaultier est un designer, autant Mugler est un créateur. Pour Mugler, c’était son métier, point. Le reste ne l’intéressait pas vraiment. Même en photo, Mugler développe son univers, l’art total.» Il a fait tellement de choses différentes que la haute couture semble accessoire dans son parcours et avoir autant de place que la photographie, les parfums, la mise en scène, les costumes de scène, etc.
 
Originaire de Strasbourg en France, fils de médecin, Thierry Manfred Mugler a commencé comme danseur pour l’opéra du Rhin. Influencé par les costumes de scène, il a développé cette notion de posture et de maintien du corps et comment le rendre plus glorieux sur la scène. «Il voulait créer des surhommes et surtout des superhéroïnes dans un monde où la femme est forte et conquérante.»
 
Fi de la vraie fourrure
Une chose avant-gardiste pour son époque, Mugler n’a jamais utilisé de vraie fourrure, de vraie peau de serpent ou d’animaux exotiques, alors que c’était chose courante à l’époque et un symbole de réussite dans les années 80 d’avoir un vrai vison, un manteau de léopard ou de jaguar. «Il a toujours recréé les fausses fourrures avec de la plume d’autruche d’élevage ou de la peluche, ce qui était à contre-courant à l’époque et qui est d’actualité maintenant. Une vision assez prophétique de ce que la mode allait devenir avec du caoutchouc, du vinyle, du PVC, du latex, des matières peu courantes en couture.»
 
«La robe La Chimère, par exemple, il n’y a rien de vrai là-dedans, c’est juste des bijoux sur un corps articulé fait en métal, complètement rebrodé», précise Thierry-Maxime. «Ça a pris des milliers d’heures; c’est une des robes les plus chères de l’histoire de la haute couture, avec des crins de cheval et chaque écaille est brodée à la main avec des pierres semi-précieuses. Une robe tout simplement incroyable.»
 
Même pour ses robots, il travaillait avec des inventeurs, des ingénieurs en aéronautique. Il allait chercher d’autres corps de métier pour développer son propre langage. «Il y a un non-dit dans l’industrie de la mode que personne ne peut refaire des insectes ou des animaux parce qu’une personne les a tellement bien faits, c’est Mugler», affirment les couturiers néerlandais Viktor & Rolf.
 
«Une grande liberté caractérise la personnalité très libre et sans tabou de Thierry Mugler», termine le commissaire de l’exposition. «Très à l’aise avec son homosexualité, Thierry Mugler vit à Berlin avec son compagnon, un artiste d’origine polonaise. Il préfère qu’on l’appelle Manfred, comme pendant son enfance, parce que le nom "Thierry Mugler" est devenu une marque. Modifier, embellir, c’est le travail qu’il faisait sur le corps des autres et qu’il fait sur lui-même. Ce créateur est devenu le sujet de sa propre création.».
 
«Thierry Mugler: Couturissime», une rétrospective du créateur Thierry Mugler au MBAM jusqu’au 8 septembre.

Thierry Mugler