11 au 27 avril — au Théâtre Prospero

Eurydice parle : Et si on l’écoutait pour une fois

Denis-Daniel Boullé
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Eurydi

Quand on prononce son nom, Eurydice, tout de suite on pense à Orphée. Car sans Orphée, le mythe n’existerait pas. Et l’on sait tous qu’il n’a pas sauvé Eurydice des enfers. Mais Eurydice, sans Orphée qui la connaîtrait. Et si elle nous parlait. À partir de ce mythe, l’autrice autrichienne Elfriede Jelinek a donné une voix à Eurydice, portée sur la scène du Prospero par le metteur en scène Louis-Karl Tremblay.

Ceux qui connaissent l’œuvre d’Elfriede Jelinek, prix Nobel de littérature 2004, ne seront pas surpris du ton employé. L’autrice déjoue les conventions littéraires habituelles, disons que «ça fesse», ce qui lui a valu de nombreuses polémiques. Féministe, résolument à gauche, elle secoue les colonnes du temple patriarcal. Un livre coup de cœur pour le metteur en scène, Louis-Karl Tremblay. «J’ai été agréablement surpris par l’écriture d’Elfreide Jelinek et par la réappropriation d’un mythe. Je l’ai lu en anglais, et c’est un texte dense de 115 pages. On ne pouvait pas le reprendre au complet, on l’a allégé. Le mythe, c’est toujours Orphée qui descend aux enfers pour retrouver Eurydice mortellement mordue au talon par un serpent, tout le monde connaît la suite, continue Louis-Karl Tremblay, et Jelinec se demande quel aurait été l’avis de Eurydice qui n’est dans le mythe que l’image d’une femme passant au second plan». En fait, et si Eurydice se mettait à parler.
 
Dans Ombre Eurydice Parle, Orphée est un chanteur de rock super star, adulé par les groupies, et Eurydice, sa conjointe, souhaiterait exister par et pour elle-même, comme femme et comme autrice. Or elle n’est que dans l’ombre de la star. Pierre Kwenders qui sera Orphée sur scène explique en riant que «le pauvre Orphée ne comprend rien à Eurydice, n’est pas capable de sentir combien elle se sent objectivée par lui, par son succès. Il tentera par tous les moyens de se rapprocher d’elle mais sans succès. Il est un peu épais », rit Pierre Kwenders. «Il ne comprend pas pourquoi les femmes se sentent à l’écart, qu’elles veulent une autre place que celle que les hommes leur imposent. C’est bien de voir comment les femmes veulent et  peuvent s’en sortir collectivement et individuellement. Ça fait du bien à voir, du bien à vivre.»
 
Pierre Kwenders est un auteur-compositeur-chanteur de Pop, R&B, hip-hop, afrobeat, qui pour la première fois foulera la scène en tant que comédien. «J’adore l’expérience, je suis toujours intéressé par toutes les formes d’expression, et là en plus, je suis entourée par trois femmes fortes et magnifiques», explique le chanteur. Trois femmes qui incarnent Eurydice à trois âges différents, les comédiennes Macha Grenon, Stéphanie Cardi et la danseuse et chorégraphe Louise Bédard. Le mythe est inversé, on ne se penche plus sur le destin d’Orphée mais sur celui d’Eurydice et on lui donne une voix par différents véhicules, le texte, la musique et la danse. Et bien entendu, derrière Eurydice, ce sont toutes ces femmes qui ont vu leur carrière étouffée par celle d’un frère, d’un amant, d’un mari. De Camille Claudel à Sonia Delaunay, de Clara Schumann à Fanny Mendelssohn, ces femmes inconnues et qui ont marqué pas seulement les arts, mais tous les domaines.
 
Louis-Karl Tremblay tient à préciser «que le personnage d’Orphée n’est pas présenté de façon caricaturale, il ne comprend simplement pas, comme beaucoup d’hommes, ce sont des questions que les hommes ne se sont jamais posés. Orphée est simplement représentatif de sa génération confrontée avec ce désir d’émancipation des femmes, quelles qu’elles soient». On a hâte d’entendre ce qu’Eurydice a à nous dire, de découvrir aussi les mots d’une autrice peu connue au Québec dans une mise en scène où se rencontrent le théâtre, la danse et la chanson. 
 
Ombre Eurydice Parle, d’après Elfreide Jelinek, mise en scène
par Louis Karl Tremblay, avec Louise Bédard, Stéphani Cardi, Macha Grenon,
Pierre Kwenders, au Théâtre Prospero du 11 au 27 avril 2019.