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Des personnes LGBT agressées sexuellement laissées pour compte

Éric Whittom
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Michel Dorais

Certaines personnes LGBT au Québec, victimes d’agressions sexuelles, n’ont pas eu accès à des services de soutien (santé, services sociaux, hébergement, police, etc.) ou à des services de qualité pour leur venir en aide, selon une étude d’une équipe de recherche sous la direction des professeurs-chercheurs Michel Dorais et Mathieu-Joël Gervais de l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval.

Menée en collaboration avec le GRIS-Québec et le GRIS-Montréal, cette recherche a été réalisée à la demande du Secrétariat à la condition féminine. Cet organisme du gouvernement du Québec, qui a financé l’étude, a demandé aux chercheurs de documenter les réalités des personnes LGBT au Québec en matière d’agressions sexuelles et d’aide reçue. Ce mandat est en lien avec l’action 49 de la Stratégie gouvernementale pour prévenir et contrer les violences sexuelles 2016-2021 qui vise à «documenter la problématique des violences sexuelles commises envers les lesbiennes, les gais et les personnes bisexuelles et trans (LGBT)» et à «adapter certains outils d’information et de sensibilisation de manière à tenir compte de leurs réalités». Le Bureau de lutte contre l’homophobie du ministère de la Justice est associé à la réalisation de cette action. Les chercheurs viennent de publier un résumé vulgarisé de leur étude dans un livre intitulé Après le silence. Réagir aux agressions sexuelles envers les personnes LGBT (Presses de l’Université Laval, 2019, 180 pages). Ils ont remis leur rapport au Secrétariat à la condition féminine l’automne dernier.
 
 Michel
Les personnes LGBT sont beaucoup plus susceptibles de subir des agressions sexuelles
«Les personnes LGBT sont au moins trois fois plus à risque d’être victimes d’agressions sexuelles», souligne Michel Dorais en entrevue à Fugues. Il se base notamment sur les résultats de la revue de la littérature scientifique effectuée dans le cadre de cette étude. Il ajoute que «les personnes trans, les plus vulnérables de toutes, le sont jusqu’à neuf fois plus».
 
Entre l’été 2017 et janvier 2018, les chercheurs ont interviewé, durant environ une heure et demie chacune, 40 personnes de la communauté LGBT du Québec (10 personnes trans, 11 femmes lesbiennes ou bisexuelles et 19 hommes gais ou bisexuels) victimes d’agressions sexuelles. Elles ont été recrutées par le biais d’annonces, notamment sur les sites Web de groupes communautaires LGBT ou pendant les fêtes de la Fierté LGBTQ+. 60% des répondants étaient âgés de 20 à 40 ans. Une majorité d’entre eux vivaient en milieu urbain (80%) et détenaient une scolarité universitaire (55%). «Nous leur avons demandé de nous raconter comment ils ont vécu leurs agressions sexuelles et comment ils ont été reçus quand ils ont demandé de l’aide à des organismes d’aide aux victimes d’agressions sexuelles», précise Michel Dorais.
 
Dix-huit de ces 40 personnes ont même été victimes de multiples agressions sexuelles au cours de leur vie. La majorité des agressions sexuelles sont survenues durant leur enfance ou à l’âge adulte, par des agresseurs aux liens divers (personnes de l’entourage, famille ou fratrie, partenaire amoureux, inconnu ou clients dans le cadre d’une activité de travailleuse du sexe). «La majorité des victimes se sont fait agresser par un ou plusieurs hommes cisgenres, et le cinquième de l’échantillon, surtout des femmes, ont eu comme agresseure une femme cisgenre; une personne participante a subi une agression par une femme transgenre», indiquent les auteurs dans leur livre.
 
 
Des lacunes dans l’aide aux personnes LGBT agressées sexuellement
«Certaines personnes LGBT victimes d’agressions sexuelles étaient découragées de ne pas trouver de services, ou d’obtenir des services où la qualité n’était pas présente, souligne Michel Dorais. Durant leur parcours de demande d’aide, presque toutes les victimes ont rencontré des intervenants avec des préjugés, en particulier envers les personnes trans. Par exemple, certains intervenants suggéraient aux victimes qu’elles sont devenues trans ou homosexuelles, parce qu’elles avaient été violées…»
 
Ce dernier rapporte aussi que «les hommes gais et bisexuels victimes d’agressions sexuelles déplorent rencontrer dans leur propre communauté peu d’écoute et, au contraire, beaucoup de scepticisme devant ce qui leur est arrivé». Les chercheures ont également sondé au moyen d’un questionnaire en ligne les organismes québécois venant en aide aux victimes d’agressions sexuelles pour connaître les services offerts, ou pas, aux personnes LGBT. Sur les 62 organismes publics, parapublics et communautaires répertoriés, 41 d’entre eux ont répondu. «On s’est aperçu que la moitié des organismes aidaient déjà des personnes LGBT. Par contre, c’est loin d’être certain pour l’autre moitié. Certains n’offrent pas de services pour les hommes homosexuels ou pour les personnes trans. C’est encore plus difficile pour les personnes LGBT qui vivent en région.»
 
«Il y a beaucoup de méconnaissance des réalités des personnes LGBT dans les organismes d’aide aux victimes d’agressions sexuelles. Si une personne est victime d’un traumatisme crânien, le personnel à l’urgence ne lui demandera pas son sexe, son genre et son orientation sexuelle avant de la traiter. Par contre, si une personne est victime d’un traumatisme sexuel à la suite d’une agression, selon son sexe, son genre et son orientation sexuelle, il se peut, hélas!, qu’elle ne reçoive pas d’aide de la part de l’organisme d’aide aux victimes d’agressions sexuelles de sa région.»
 
Mettre à profit l’expertise des organismes communautaires LGBT
Les chercheurs plaident pour une universalité des services de qualité au Québec pour les personnes LGBT victimes d’agressions sexuelles. Ils recommandent aux organismes venant en aide aux victimes d’agressions sexuelles de s’allier entre eux et/ou avec un organisme communautaire LGBT. «Les organismes communautaires LGBT ont un rôle à jouer pour conscientiser les organismes d’aide aux victimes d’agressions sexuelles, parce qu’ils ont une expertise sur les réalités LGBT que plusieurs organismes d’aide aux victimes d’agressions sexuelles n’ont pas. Nous suggérons également aux organismes d’aide aux victimes d’agressions sexuelles de s’ouvrir aux organismes communautaires LGBT de leur région. Ces derniers pourraient mieux sensibiliser leurs intervenants aux réalités et aux particularités LGBT afin que les services soient vraiment et partout inclusifs.»