AU-DELÀ DU CLICHÉ

Ces gais qui se disent «hors milieu»

Samuel Larochelle
Commentaires
Samuel  larochelle

Sur les applications de rencontres, d’innombrables gais se déclarent « hors milieu ». Dans la vie de tous les jours, d’autres proclament avec fierté qu’ils n’ont aucun ami homosexuel et qu’ils ne veulent rien avoir à faire avec la communauté LGBTQ. Je pourrais me contenter de croire qu’il s’agit de simples préférences personnelles et que chacun peut mener sa vie comme il l’entend. Pourtant, tout ce que je vois, c’est de l’homophobie intériorisée et des généralisations élaborées à partir de préjugés sans fondement. Un peu comme les femmes qui refusent de se dire féministes.

Commençons d’abord par définir ce fameux «milieu gai» qui dérange tant d’homosexuels. Si on se fie aux commentaires que ceux-ci expriment ouvertement sur le sujet, il est surtout question des hommes qui fréquentent le Village régulièrement ou à l’occasion, des gars très portés sur le party, l’alcool, les drogues et les courtes nuits, ainsi que ceux qui ont une vie sexuelle très active, qui choisissent d’être en couple ouvert ou qui demeurent éternellement célibataires en papillonnant d’un pénis à l’autre. Cette énumération est affligeante non seulement parce qu’elle est chargée de jugements, mais également parce qu’elle rassemble plusieurs réalités qui ne vont pas nécessairement ensemble.
 
Premièrement, on peut très bien s’offrir un café à la Graine brûlée, un verre au Renard, une crème glacée à la Diperie, une coupe de cheveux aux Garçons sculpteurs, un croque-monsieur au Passé composé et plus encore, sans être un party animal ni un garçon volage. Ayant vécu deux ans dans le Village, je me souviens très bien des faces de jugement que j’affrontais en nommant mon quartier et des idées préconçues qu’il me fallait déconstruire, quand on me disait que je devais être sans cesse dans les clubs jusqu’au petit matin, dans les saunas ou dans les rues, Grindr ouvert, pour trouver une nouvelle baise. Comme si une concentration plus élevée d’hommes gais dans un quartier nous transformait automatiquement en bêtes de sexe...
 
En plus d’être loin de la réalité, cette réaction témoigne d’un mépris évident pour ceux qui aiment faire la fête ou ceux qui vivent leur sexualité intensément. Parce que non, les homosexuels qui accumulent les conquêtes n’ont pas à être condamnés. Non, ils ne sont pas des têtes brûlées qui ne pensent qu’à vider leurs couilles. Je connais plusieurs hommes à la sexualité hyperactive qui ont de la personna-lité, de la culture, des ambitions, qui s’impliquent dans la société et qui sont des exemples d’humanité. Le fait d’associer la sexualité débridée à une sous-catégorie d’humains est un geste tout simplement honteux. Tout comme l’idée que les gens de party se ressemblent tous et qu’aucune nuance ne peut distinguer leur identité.
 
Prétendre que le milieu se résume à une vision extrêmement réductrice du Village, du sexe et de la fête, c’est tout simplement étaler son ignorance et sa fermeture d’esprit au grand jour. Je ne vis plus dans le Village depuis huit ans, mais je le fréquente sans gêne une à quatre fois par semaine, en plus de faire d’innombrables activités dans plusieurs autres quartiers de la ville: le Village n’est pas une prison ni une destination unique. Je n’ai jamais été un party animal, mais je ne crois pas que les gars qui sortent sur la rue Sainte-Catherine, entre Berri et Papineau, sont des parias. J’ai depuis longtemps remplacé la quantité par la qualité dans ma sexualité, mais je sais que d’autres comblent leurs besoins à leur façon, sans mériter mon jugement. À ce stade-ci de ma vie, je ne me vois pas en couple ouvert, mais je ne crois pas que ceux qui le font avec honnêteté et sensibilité pour leur amoureux sont ignobles.
 
Être dans le milieu gai  peu importe notre rapport à la sexualité, à la fête et au Village  ça peut aussi vouloir dire qu’on est bénévole pour le GRIS, qu’on fait partie des équipes sportives, culturelles et sociales d’Équipe Montréal; qu’on est membre de la Chambre de commerce LGBTQ ou n’importe quelle autre initiative en lien avec la communauté. Bien sûr, un homosexuel peut constater que ses amis s’adonnent à être uniquement hétérosexuels. Mais choisir consciemment d’éviter les autres gais, en les enfermant dans une petite boîte remplie de préjugés, c’est comme si on affirmait que l’homosexualité crée des clones qu’il vaut mieux éloigner. Comme si tous les gais étaient inévi-tablement mauvais ou répréhensibles. Comme s’il y avait le gai qui se tient hors milieu et les autres. Comme s’il y avait le bon gai et les mauvais gais. Comme si le supposé bon gai tentait – consciemment ou non – de montrer au reste du monde que même s’il est attiré par les hommes, il ne correspond pas à la masse gluante d’images préconçues qui s’est agglutiné dans son cerveau.