LES MIGNONS : l’amour c’est la guerre!

Le monde est (trop?) petit

Frédéric Tremblay
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Frederick Tremblay

Louise est sous le choc quand Jean-Benoît lui annonce que sa rencontre avec Alexandre, le beau, bon et intelligent étudiant médical qu’elle lui avait trouvé, n’a abouti à rien. Pire, elle lui laisse à l’esprit un arrière-goût amer, sans qu’il veuille lui dire pourquoi. Se disant que c’est surement un de ces caprices de principes dont seul son colocataire est capable, elle cherche aussitôt un terrain plus propice où planter cette graine fertile (elle apprécie son jeu de mots: ils ont fait connaissance à La graine brûlée).

Faisant le décompte de ses mignons, elle n’en trouve qu’en couple ou en relation compliquée… jusqu’à ce qu’elle pense à Maxime. De ce qu’elle en sait, sa vie émotive est sur la glace. Elle a entendu dire qu’il en avait assez de tomber sur des gens pour qui le sexe n’était pas cérébral. À n’en pas douter, avec ce cerveau sur pattes qu’est Alexandre, il sera servi. Elle l’invite donc à souper un soir et, après avoir pris de ses nouvelles d’une oreille distraite, elle abat son jeu. «Ça tombe bien, je pense avoir l’homme parfait pour toi!» «Ecce homo!» lance-t-il en riant. «De qu’essé?» «C’est ce que Ponce Pilate… Never mind.»
 
Il accepte qu’elle le lui présente. «Je l’invite ici dès ce soir, si tu veux.» «J’ai comme la vague impression que c’est pas un hasard si ça tombe si bien que ça, dit-il avec un sourire en coin. Tu lui as parlé de moi avant, avoue.» «Peut-être un peu…» Se disant qu’il n’a rien à perdre, puisqu’avec un aussi court délai, il est peu probable qu’Alexandre soit disponible, il laisse Louise le lui proposer. 
 
À sa plus grande surprise, l’invité accepte. «Ah! c’est ça, les étudiants sérieux: ça n’a pas beaucoup de vie sociale. Profites-en avant qu’il gradue et que son agenda devienne surchargé!» Alexandre arrive quinze minutes plus tard, top chrono. Devant leurs mines ahuries, il explique: «J’ai fini mon paragraphe, j’ai pris une douche et je suis parti. À vélo, c’est rapide.» «Tu fais du vélo même l’hiver?» «Quand même pas, mais l’hiver est fini. Et à chaque printemps, je m’y remets avec joie. Ça me sauve tellement de temps.» «Un homme efficace, enchaine Louise avec un clin d’œil marqué à Maxime. On aime.» «Il le faut, pour réussir à faire tout ce que je veux faire dans une journée. Chaque seconde compte!» 
 
Tous trois discutent de choses et d’autres, puis une demi-heure plus tard, Louise regarde son cellulaire. «Eh! misère! Gérard vient de me rappeler qu’on avait rendez-vous ce soir. Je vais devoir vous quitter!» Elle leur fait la bise et s’en va.
 
Maxime, qui sait très bien que son cellulaire était en mode sonnerie et devine qu’elle a inventé cette excuse pour les laisser seuls, reconnait pour lui-même que la ruse ne lui déplait pas trop – comme Alexandre. «Elle te laisse souvent son appartement comme ça?» «C’est la première fois. Mais elle sait que, si je retourne chez moi, je pourrai surveiller de là-bas; j’habite l’étage juste en dessous.» «Tant que ce n’est pas un moyen détourné de m’inviter chez toi; je te trouverais vite en affaire. Ça m’est arrivé à ma dernière date, justement. Un autre avec qui ton amie a essayé de me matcher…»
 
À ce moment, la porte d’entrée s’ouvre. «Tu es déjà revenu?» lance Maxime. «Je suis parti depuis longtemps, quand même», répond Jean-Benoît en s’avançant vers eux. Il fige en voyant Alexandre. «Tiens! en parlant du loup», lance ce dernier en souriant. «Qu’est-ce que vous disiez sur le loup?» «Qu’il n’avait pas réussi à capturer la dernière brebis qu’il a chassée.» «Ah! non, vraiment, je ne feele pas pour ce genre de discussion ce soir. Amusez-vous bien.» Et il repart aussi vite qu’il est arrivé. Maxime, malgré sa curiosité dévorante, se dit qu’il préfère interroger plus tard Jean-Benoît et Louise à propos de la situation que de creuser le sujet. Il fait dévier la conversation vers une zone plus confortable, celle de leurs plans de carrière.
 
Constatant à quel point ceux d’Alexandre sont élaborés et solides – même plus que les siens, lui qui considère pourtant qu’il surorganise sa vie –, il hoche la tête d’un air songeur. «Ça te semble irréa-liste?», lui demande Alexandre. «Non, non. Ambitieux, mais très faisable. Je me disais juste que c’était différent de mon ex. Disons qu’avec des études en interprétation à l’École nationale de théâtre, on peut moins facilement prévoir à quoi va ressembler sa vie professionnelle.» «C’est drôle, au cégep, j’ai eu un chum comédien qui voulait aller étudier en théâtre. Je pense bien qu’il visait cette école, justement. Il doit être rendu là, maintenant; il avait le talent pour le faire, en tout cas. Tu parles encore à ton ex?» «Souvent.» «Tu lui demanderas s’il connait un Jonathan Dufour-Landry.» Maxime passe près de s’étouffer avec son drink. «Euh, en fait… Il s’appelle Jonathan Dufour-Landry.» «Petit monde, comme on dit!», lance Alexandre en s’esclaffant.» «C’est aussi un ami de Jean-Benoît, que tu connais déjà.» «Et de Louise, je suppose?» Maxime acquiesce. «Ne me dis pas les noms des autres gars de votre gang, j’aurais trop peur de les connaitre aussi…»
 
Cette fois, Maxime ne tient plus à contrôler sa curiosité. «On essaie, pour voir?» Heureusement il ignore leurs noms. Heureusement? Aurait-ce été si malheureux dans le cas contraire? Maxime souligne le fait qu’il n’y a vraiment que dans le monde gai qu’une telle situation peut se produire. (Et aussi dans le monde bisexuel, se corrige-t-il par souci d’exhaustivité.) Après qu’ils se soient demandés ce qu’un ex commun révèle sur leurs chances de se correspondre, Alexandre propose cette réponse: que les gens changent, et que, de toute manière, on ne peut jamais être surs de ce qu’on sera dans une relation d’après ce qu’on a été dans d’autres. Cette conclusion convient tout à fait à Maxime, qui craignait déjà que ce lien ait signé leur arrêt de mort.