Autrement dit

Un anniversaire à souligner

Patrick Brunette
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Patrick Brunette
Photo prise par © Perry Sénécal

Je suis né en mars 1969. À ma naissance, sans le savoir, j'étais un criminel en devenir. Mon délit? Être homosexuel.  Heureusement, deux mois plus tard, le 14 mai 1969,  le Canada décriminalisait l’homosexualité.  Fiou! (Soupir de soulagement) Je l’ai échappé belle! 

Je viens tout juste de fêter mes 50 ans. Mon amoureux m’a organisé un beau party d’anniversaire. J’étais entouré d’amis et des membres de ma famille. J’étais enrobé d’amour.  Le tout s’est fait de façon non clandestine et sans crainte de voir débarquer la police. 
 
Et pourtant, avant 1969, l’acte homosexuel (le sexe anal) était un crime. Vous allez rire de moi, mais mon cerveau a de la difficulté à gérer cette information. Comme si c’était impossible que l’homosexualité ait été un délit passible de 5 à 14 ans de prison. Ici. Au Canada. Il y a de ça, pas 200 ans. Seulement 50 ans. À ma naissance.
 
C’est fascinant quand j’y pense: la même année que Neil Armstrong marche sur la lune, on dit aux homosexuels canadiens qu’ils ont le droit d’exister, de s’aimer, de baiser. Pour paraphraser l’astronaute américain, je dirais que le bill omnibus aura été «un petit pas pour l’homme et un grand pas pour l’homosexualité». 
 
Le bill omnibus, c’est ce bouquet de lois modifiant plusieurs éléments du Code criminel canadien. Déposé en 1967 par le ministre de la Justice de l’époque, un certain Pierre Elliott Trudeau (eh oui! le père de Justin, l’actuel premier ministre canadien), le bill omnibus venait dire haut et fort : Hey, toi qui as des relations avec quelqu’un du même sexe que toi, on ne t’emprisonnera plus pour ça!  Deux ans plus tard, en 1969, P E Trudeau est premier mi-nistre du Canada et décriminalise l’homosexualité. Et j’insiste sur le mot «décriminaliser» et non pas «légaliser» car les modifications au code criminel ne concernent que les adultes consentants de plus de 21 ans ayant des relations sexuelles en privé. Mais si vous aviez moins de 21 ans ou si le délit avait été commis en public ou avec plus de deux personnes, ça demeurait un acte criminel. 
 
Journal La presse un anniversaire à Souligner 
Le 14 mai 1969, à la chambre des communes à Ottawa, les députés sont appelés à adopter la «Loi de 1968-69 modifiant le droit pénal»(qui concerne, en plus de la question de l’homosexualité,  d’autres sujets commel’avortement, les loteries, la conduite en état d’ébriété, etc.). Curieux de nature, je suis allé voir le résultat du vote sur internet. La loi a été adoptée avec 149 pour et 55 contre. Si on ajoute les absents (59 députés), ce n’est que 57% du Parlement qui s’est montré favorable. Re-fiou! (autre soupir de soulagement).
 
Cinquante ans plus tard, je suis ébloui de voir tout le chemin parcouru depuis.
 
En 1973, l’homosexualité est retirée des troubles psychiatriques par l’American Psychiatric Association dans le manuel de diagnostic (DSM), guide utilisé par les professionnels de la santé au Canada.
 
 
En 1977, le Québec devient la première province à modifier sa Charte des droits et liber-tés de la personne pour interdire la discrimination basée sur l’orientation sexuelle. Et en 2005, le Canada légalise le mariage homosexuel en adoptant la Loi sur le mariage civil.
 
Et les mentalités évoluent elles aussi. Tout n’est pas réglé. Mais quand je regarde ce qui s’est passé depuis 50 ans, je ressens une fierté d’être né en 1969. D’avoir cette chance, ce privilège, de vivre dans cette société ouverte. Je me réjouis de voir le premier ministre du Canada participer aux différents défilés de la fierté LGBTQ+ à travers le pays. Je suis fier de voir ces artistes, ces gens en politique ou en sport qui n’ont pas peur d’afficher leurs couleurs, leur différence. Je suis surtout reconnaissant envers celles et ceux qui, depuis plus de 50 ans, travaillent dans l’ombre pour faire de notre société un espace plus juste, plus ouvert. 
 
Mais aujourd’hui, je suis triste aussi. Car pendant que j’ai envie de célébrer les 50 ans de la décriminalisation de l’homosexualité au Canada, j’apprends que l’État du Brunei instaure la peine de mort par lapidation pour punir l’homosexualité et l’adultère.  Et ce n’est pas le seul pays qui s’attaque aux droits des minorités sexuelles. 
 
Entre vous et moi, disons que j’ai le cœur pas mal moins à la fête.
 
MISE À JOUR (12 mai 2019) : Bonne nouvelle : le sultanat de Brunei a suspendu (pour le moment du moins!) la lapidation pour homosexualité.  Y’a de l’espoir les amis! Y’a de l’espoir!