Où sont les lesbiennes?

Passe-moé la puck!

Julie Vaillancourt
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Julie Vailancourt

Au moment d’écrire ces lignes, j’apprends que la ligue canadienne de hockey féminin cessera ses opérations le 1er mai. Réflexion sur notre sport national qui demeure une chasse gardée masculine.

J’ai toujours eu notre sport national en aversion. Probablement parce que, jeune, j’ai pratiqué nombre de sports: gymnastique, karaté, patinage artistique, natation, flag-football, sans oublier l’athlétisme, pendant plusieurs années. À force de courir, j’ai eu l’occasion de constater comment les athlètes amateurs et professionnels de ce sport courraient après l’argent et la reconnaissance, malgré un talent confirmé et un entraînement rigoureux. Pourquoi en était-il ainsi? Pourquoi pousser une rondelle méritait-il des millions, alors que d’autres courent aux Olympiques, à faible revenu? Que l’équipe canadienne de relais 4 x 100 mètres pouvait se passer le témoin, jusqu’à obtenir l’or, sans pour autant que la précieuse récompense se manifeste dans leur portefeuille? Lorsque j’avais cette conversation avec des gens — surtout des gars —, on argumentait que 1) je pratiquais l’athlétisme et non le hockey; 2) qu’ils travaillaient forts les joueurs; 3) que c’est normal, tout le monde aime le hockey, c’est le sport national; et 4) que je ne pouvais pas comprendre, car j’étais une fille.
 
Ces affirmations sexistes ne tenaient pas la route, car 1) faire du hockey en tant que femme dans la LNH n’était pas envi-sageable; 2) ceux qui font des chirurgies de la hanche, qui courent dans la rue pour ramasser vos poubelles, ou qui nagent aux Olympiques, travaillent aussi fort qu’un joueur de hockey; 3) c’est pas tout le monde qui aime le hockey et si les autres sports amateurs et professionnels étaient autant diffusés à la télévision, peut être qu’on aimerait davantage; 4) la compréhension d’un sport ne passe pas par le genre, mais par le jeu. À ce que je sache, ceux qui argumentaient n’avaient pas plus d’expérience de jeu que moi.
 
Pour ma part, payer un prix de fou pour voir ces millionnaires patiner après la rondelle et se battre sur la glace ne m’intéresse pas. Plusieurs m’ont déjà dit: c’est l’ambiance qui est hot! Peut-être, mais gageons que pour une couple de millions de dollars avec une couple de milliers de spectateurs, des bières et des hot-dogs, n’importe quel sport peut vous mettre l’ambiance! Lorsque certains de ces hockeyeurs sont blasés à l’idée de participer aux Olympiques, c’est là qu’on sent que le dépassement de soi est davantage tributaire du chèque de paie.
 
Vous pouvez être en désaccord avec mes propos, au même titre qu’il est de mon libre arbitre de ne pas aimer notre sport national. Certains diront, que «c’était différent à l’époque des vrais, Maurice Richard et compagnie.» Vous m’en direz tant! Néanmoins, ce boys club qu’est la LNH traversera les époques de façon sexiste et misogyne, où les femmes en seront systématiquement exclues, exception faite de Manon Rhéaume. 
 
Quand j’étais jeune, les femmes faisaient de la ringuette, une rondelle trouée, pour ajouter au cliché. Si vous me sortez l’argument tout autant cliché que les femmes ne peuvent jouer au hockey avec des hommes, car ils sont systématiquement «meilleurs et plus forts», je répondrai qu’il n’y a qu’à procéder comme les autres disciplines; faire des catégories et des ligues, selon l’âge et le genre. Ainsi, en 1998 aux J.O. de Nagano, le hockey féminin était officiellement admis, alors que ces messieurs le pratiquaient depuis 1920. Au fil des ans, l’équipe féminine canadienne de hockey remportera quatre fois l’or consécutivement aux Olympiques, sans pour autant obtenir le salaire et la reconnaissance des joueurs de hockey.
 
Au moment d’écrire ces lignes, donc, j’apprends que la ligue canadienne de hockey féminin, formée en 2007 (soit bien avant la Ligue nationale de hockey féminin, en 2015), cessera ses opérations le 1er mai. S’il faut en croire le communiqué diffusé sur leur site web, le modèle d'affaires de la LCHF était devenu «insoutenable économi-quement, même si la qualité du produit sur la glace était exceptionnelle». Sans parler du man-que de parité salariale et de reconnaissance sociale… La ligue, qui comptait six équipes, avait été créée dans le but de faire croître le hockey féminin. 
 
En mars dernier, l’équipe féminine Les Rafales défrayait les manchettes en se qualifiant pour la finale régionale pee-wee C masculin. Cependant, Hockey Mauricie décide d’exclure l’équipe de la finale: c’est plutôt le club de garçons, élimi-né en demi-finale par l’équipe féminine, qui jouera pour la finale régionale. Pour ceux qui pensent que «ça ne se fait pas», les Habs de La Broquerie au Manitoba, de calibre pee-wee C, furent en mesure de disputer leur finale régionale contre les garçons. Puis de la remporter.
 
Bref, le monde du hockey au Canada n’est guère exempt d’inégalités sexistes. Pourtant, on préfère les «mettre sur la glace», car notre sport national, chasse gardée masculine, terreau fertile de misogynie, est «notre» fierté nationale. Pour-quoi est-ce si difficile de passer la puck aux femmes? D’accepter qu’elles puissent avoir accès à ce sport, et ce, en toute parité, de l’entrainement jusqu’aux grandes ligues, avec le salaire et la reconnaissance qui vont avec? Danièle Sauvageau, qui fut entraineuse à plusieurs niveaux, dont l’équipe olym-pique canadienne de hockey féminin, n’a jamais travaillé dans la LNH, confessait-elle à Radio-Canada: «Je me suis fait dire pendant des années que c’était parce que je n’avais jamais joué dans la Ligue nationale de hockey, mais aujour- d’hui, regardez à Toronto; le directeur n’a jamais joué au hockey.»
 
Pensez-y bien, c’est l’un des rares sports où l’on semble avoir une réticence à laisser une place considérable aux femmes. Elles n’ont pas à «s’asseoir sur le banc», parce qu’elles sont des femmes! Les sports sont pour tous, peu importe le genre! Tant que vous avez un corps et que vous êtes en mesure de vous dépasser à l’entrainement, vous devriez y avoir accès. Le dépassement de soi est pour tous! 
 
Pour toutes ces raisons, ou plutôt en réaction à ces conceptions qui sont pratiquement devenues des dogmes sociaux au Québec, je hais le hockey. Mais j’aime celles qui se dépassent, qui poussent la société à remettre ces dogmes en question! Je souhaite une égalité des chances à celles qui font de ce sport leur passion, à la sueur de leur front. Passons-leur la puck!