Entrevue

Kyle Cragle, de la Bible belt à Montréal

Samuel Larochelle
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 Kyle Cragle

Sa personnalité marche en équilibre entre la sobriété et l’effervescence. Son visage est souvent décoré de maquillage. Son quotidien est partagé entre son travail de contorsionniste pour le Cirque du Soleil, d’artiste maquilleur et de drag-queen. Si Kyle Cragle embrasse aujourd’hui sa flamboyance, sa vie était loin d’être rose quand il vivait au Texas.

Établi à Montréal depuis sept ans, le jeune homme a grandi à Houston et fréquenté une école chrétienne jusqu’au milieu de l’adolescence. «On étudiait la bible tous les jours. On nous disait que l’homosexualité était contraire à ce que la bible prônait, que la sexualité et le mariage devaient être entre un homme et une femme, et que l’homosexualité était un pêché qui menait en enfer.» Il savait pourtant qu’il était attiré par les hommes depuis qu’il avait cinq ans. «Je suis hispanique et ma grand-mère regardait avec moi des télénovelas, qui sont reconnues pour mettre en scène des acteurs magnifiques. Ces hommes me donnaient un fuzzy feeling.»
 
cirque
 
En grandissant, il a aussi développé un intérêt pour le genre féminin. «Mon premier baiser a été avec une fille. Je ressentais une réelle connexion avec les filles. Le terme "gai" ne semblait pas approprié pour me décrire. De toute façon, même si je m’étais affiché comme homosexuel, l’école n’aurait pas approuvé.» Il se souvient encore clairement d’une série d’altercations avec un étudiant qui le couvrait d’injures homophobes. «Le directeur nous avait rencontrés pour nous dire que nos comportements étaient inacceptables et qu’il sévirait jusqu’à ce que ça se règle. Il me traitait de la même façon que mon intimidateur.» Ce n’était pas mieux dans ses cours de gymnastique. «Les autres garçons qui faisaient de la gym se moquaient en me traitant de gai et en disant que j’étais féminin. Je pleurais après l’école et en allant au gymnase. Je sentais que la situation était sans issue.»
 
La sortie de secours est apparue à Montréal. Après avoir participé aux camps d’été de l’École nationale du cirque entre 2008 et 2011, il s’est vu proposer l’une des places très convoitées de l’école secondaire de l’ENC. Son déménagement dans la métropole a eu l’effet d’un vent de fraîcheur, mais tous ses problèmes ne se sont pas envolés. «Même à l’école de cirque, les jeunes me traitaient de fagot. Heureusement, j’avais aussi des modèles au niveau collégial, des hommes gais brillants qui avaient de succès. Dans un cabaret de cirque, j’ai vu deux garçons s’embrasser. Je sentais de l’ouverture.» En vivant à Montréal, le circassien a également eu accès à la culture de party plus tôt. «J’ai découvert la scène gaie, les clubs, le burlesque et les drag-queens très jeune, alors que j’aurais attendu jusqu’à 21 ans à Houston. J’ai fait mon coming-out à 18 ans à Montréal, et à 21 ans avec mes parents.»
 
Malgré leur pratique religieuse, ceux-ci ont bien réagi. «Mes parents ne sont pas homophobes. Plus jeune, quand je parlais d’intimidation avec mon père, il me disait "Même si tu es gai, on va t’aimer". Quand j’ai fait mon coming-out, il a eu besoin de temps pour se faire à l’idée, car je suis le seul gai sur deux générations dans mes deux parentés. Ça se passe bien aujourd’hui.» En ce qui concerne sa mère, celle-ci a un jour demandé l’aide d’une psychiatre pour mieux comprendre son fils. «La dame m’a demandé si j’étais gai, pourquoi j’aimais parfois m’habiller en fille et si je voulais être une fille. Ma mère voulait l’aide d’une personne neutre pour que je puisse m’exprimer librement et avoir une meilleure compréhension pour me soutenir.»
 
À 22 ans, il peut aujourd’hui se concentrer sur sa carrière. Après l’obtention de son diplôme, Kyle Cragle a été engagé par Flip Fabrique pour donner une série de spectacles à Québec. Au terme de l’été 2016, le Cirque du Soleil l’a engagé comme artiste solo pour rejoindre la tournée du spectacle Ovo. Pendant deux ans, il a visité 38 villes américaines et une dizaine de pays européens. Jusqu’à ce qu’une blessure le ralentisse et lui laisse du temps pour développer un autre grand talent: le maquillage. Fasciné par l’univers du cirque depuis l’enfance, il a d’abord tenté de reproduire des maquillages de spectacles grâce à des tutoriels sur You Tube. «Ma mère m’a acheté une gamme d’ombres à paupières, je faisais des essais dans ma chambre et je lui montrais.» Sa formation à l’ENC l’a aidé à se perfectionner. Après ses spectacles, il rentrait parfois à l’hôtel avec son maquillage de scène. Puis, le male glam a émergé sur les médias sociaux. «Je mets parfois du maquillage pour me rendre au travail, parce que ça me rend heureux.» Avec le temps, il a commandé plus de matériel. Ses habiletés se sont raffinées. Et il a commencé à publier le résultat sur Instagram, où plus de   30 000 personnes le suivent. L’équipe du Cirque du Soleil a remarqué son talent et lui a proposé de participer à plusieurs projets spéciaux, jusqu’à l’engager en tant qu’artiste maquilleur.
 
Il concilie désormais son amour du maquillage, sa rééducation physique et… ses débuts comme drag-queen. Inscrit au concours MX Fierté en avril et mai 2019, son alter ego Scarlett Business souhaite participer à RuPaul’s Drag Race. «Je veux prendre mon temps, apprendre à coudre et accumuler beaucoup de looks, avant de tenter ma chance. Puisque je veux poursuivre ma carrière au cirque, je veux garder la drag comme un passe-temps. Mais ce serait un rêve de faire Drag Race.» 
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