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André Roy
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LE DIABLE EMPORTE LE FILS REBELLE  DE GILLES LEROY

Les écrivains, on le sait, ont de la suite dans les idées, ou, disons plutôt, dans les projets d’écriture. Ainsi, Philippe Besson, après Arrête tes mensonges, 2017 (dont j’ai parlé ici même dans FUGUES), nous raconte de nouveau un amour d’adolescence dans Un certain Paul Darrigrand, et Gilles Leroy, avec Le Diable emporte le fils rebelle, continue d’explorer ce qu’on pourrait appeler la psyché de personnages américains, après Alabama Song (2007), Zola Jackson (2010), Nina Simone, roman (2013) et Dans les westerns (2017). Chacun possède sa manière d’écrire, peaufinée au fil des années, consolidant un style propre. Et ces deux écrivains français nous donnent toujours envie de les suivre dans leurs « aventures ».

UN CERTAIN PAUL DARRIGRANDUN CERTAIN PAUL DARRIGRAND
DE PHILIPPE BESSON
 
 
On retrouve ici ce qui a fait le succès d’Arrête tes mensonges: la simplicité d’évocation d’un amour de jeunesse. Philippe Besson continue de fouiller dans ses souvenirs, à se retourner sur son passé d’étudiant, ici la fin de son adolescence lorsqu’il tombe amoureux d’un garçon du même lycée que le sien. Grand, beau, Paul Darrigrand, qui est en couple avec une jeune femme. 
 
Mais il y a un plus dans ce roman — mais est-ce vraiment un roman?  —, une maladie grave du sang, qui obligera Philippe, entre autres, à recevoir des injections massives de cortisone et à se faire enlever ultimement la rate. Une maladie qui mange ses globules rouges et qui à la fois exalte et menace cet amour qui se développe sur un an. Avec la femme de Paul, Isabelle, voilà la double barrière que doit franchir le narrateur pour consumer un amour. Celui qui va devenir l’écrivain et qu’on connaît déjà, est toujours dans l’attente d’un geste de Paul, a peur de le perdre et ne fait rien non plus pour le posséder réellement. Paul, une fois déménagé à Paris avec Isabelle, pour un travail, mettra fin à leur l’histoire d’amour.
 
Dans cette suite de confessions — comme l’ont toujours été les romans de Besson, qui s’y avance généralement masqué, comme il le relate à propos de son livre Son frère (2001) — on a l’impression que le personnage Paul Darrigrand pourrait remplacer le personnage de Thomas Andrieu d’Arrête tes mensonges, d’où parfois un impression de redite qui affleure à la lecture. Et pourtant, ce n’est pas si simple que ça. C’est à la fois plus contrôlé comme livre, tant dans sa construction que dans une écriture diaboliquement menée, qui ne nous lâche pas. Philippe Besson est un écrivain adroit, où s’agissant pourtant de son égo, il réussit à rendre complexes les relations entre les êtres, brûlante la passion amoureuse, gratifiant le sexe, importante l’affection, impossible à arrêter le désir. Le style très accessible, sans lourdeur ni affèterie, est pour beaucoup dans le charme de la lecture et surtout la justesse des sentiments évoqués. Comme Besson emploie le « je » de la biographie, pour une histoire d’amour gaie, je défie tout homosexuel de ne pas sentir une connivence avec le narrateur, car c’est une écriture qui met dans la confidence. La trivialité de l’histoire de Paul et de Philippe se mue au fur et à mesure de la lecture et devient sublime, attachante, touchante. Et à la fin, comme toujours chez Besson, le récit se charge d’une réelle émotion.
 
Tout autre est le livre exigeant de Gilles Leroy. On connaît cet auteur dont j’ai beaucoup parlé dans FUGUES, qui en est à son dix-huitième roman. Il s’agit encore d’un amour masculin d’un garçon appelé Adam, qui sera éloigné de sa famille lorsque sa mère le surprend avec un autre garçon dans les bois. Elle s’appelle Lorraine Blanchette, elle vit avec son mari Fred et ses quatre enfants dans le Wisconsin. Elle aime d’un amour fou son grand garçon dégingandé, qui est pourtant le fils préféré de son père. Mais c’est avec la mort dans l’âme qu’elle l’abandonne pour une école de réforme; elle veut tout effacer en brûlant ses vêtements (c’est le début du roman). Son fils est une sorte de bête qu’il faut contrôler tout en lui laissant la bride sur le cou. Mais la mère doit sauver l’honneur, éloigner ce fils qui contaminera la réputation de la famille.
 
LE DIABLE EMPORTE LE FILS REBELLELE DIABLE EMPORTE LE FILS REBELLE
DE GILLES LEROY
 
 
Le récit de cette déréliction est raconté par Lorraine. C’est une confession remplie de larmes, que l’écriture de Leroy rend sensible à un lecteur qui sera plus attentif parfois à la narration non linéaire ou au langage poétique; cela qui risque d’entraver sa lecture. C’est que Gilles Leroy ne donne rien, demande une attention soutenue pour suivre les méandres de son écriture, et surtout une sensibilité à une langue à fleur de peau. Tout est ici profond et nuancé. Le romancier nous plonge non seulement dans les affres et les regrets de Lorraine, mais littéralement dans sa pauvre tête et dans son cœur qui n’en peut plus. Il sait rendre tangible le désespoir de la mère. L’auteur ne cherche pas à rendre vraie sa langue : il écrit, c’est-à-dire qu’il cherche à rendre remarquable et unique son récit, et c’est ce que prouve Le Diable emporte le fils rebelle. 
 
Un certain Paul Darrigau / Philippe Besson, Paris, Julliard, 2018, 211 p.
Le Diable emporte le fils rebelle / Gilles Leroy , Paris, Mercure de France, 2018, 139 p..