l’amour c’est la guerre!

Friendzone, frenchzone, fuckzone

Frédéric Tremblay
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Frederick Tremblay

Une fin de session vaut bien un souper de célébration; et quand il y en a plusieurs, ce qui est une option devient une nécessité. C’est du moins ce que se dit Louise, et c’est la raison pour laquelle elle convoque sa cour de jeunes et jolis amis à rien de moins qu’un véritable festin. Elle y met le paquet (à défaut d’en avoir un) : elle dévalise quelques supermarchés et encore plus de Dollarama pour trouver tous les accessoires pertinents… ainsi qu’un lot d’accessoires superflus, mais auxquelles elle tient, aimant bien les gâter. Ils sont après tout sa principale famille, après que celle de sang l’ait désertée. Par leurs histoires et leurs confidences, ils rendent ses vieux jours intéressants : et elle sent que ce souper sera une occasion parfaite de profiter du divertissement.

Bien des chaudrons, des casseroles et des échanges Messenger plus tard, les voilà tous rassemblés à la table de l’appartement qu’elle partage avec Jean-Benoît. S’y trouvent présents, en plus de l’habituel cercle de son colocataire, de Maxime, Jonathan, Olivier, Sébastien et Valentin, quelques récents ajouts : Ludovic, fréquentation de Jonathan à moitié sorti du placard; Jacob, qui a mis un terme à l’abstinence militante de Sébastien; et Philip, Libanoquébécois apprécié de beaucoup mais affilié à personne. Quant à Alexandre, l’étudiant médical que Louise s’efforce tant bien que mal d’intégrer à leur groupe, il s’est mystérieusement retrouvé à ne pas être invité – son puritanisme aurait fait peser un inutile risque de malaise sur leur festive légèreté.
 
Après les avoir admirés un moment en train de parler joyeusement, sans ordre ni logique, d’un bord à l’autre de la table et d’un autre bord à l’un, Louise se dit qu’elle n’aime pas être hôtesse rien que pour le spectacle : elle veut participer un peu aussi. Elle frappe sa cuillère contre sa coupe jusqu’à ce qu’elle obtienne le silence : «Promis, je vais pas vous retenir longtemps. Vous avez l’air d’avoir déjà beaucoup trop de fun, pis y’a rien que je déteste plus au monde que ceux qui empêchent les autres d’avoir du fun. Mais je tenais quand même à prendre le temps de féliciter les universitaires parmi nous. Les études, ça peut être difficile – je suis bien placée pour le dire, j’en ai pas fait. Je vous admire de continuer aussi longtemps. Vous allez vous rendre loin dans la vie, mes p’tits gars.» Presque malgré elle, une larme perle au coin de son œil. Elle se sent exactement comme si elle avait dit tout ça à ses petits-enfants, et que leurs liens ne soient que psychiques plutôt que physiques n’y change rien : elle est bel et bien leur grand-mère collective. «Bon, hein! Le repas va refroidir. J’vais aller servir ça. Mais avant, pour reprendre le mot d’un gars de l’Antiquité qui s’y connaissait en orgies de toutes sortes : je déclare ouvert le banquet de Louise!» On trinque à son bon mot, et quelques mains passent subrepticement dans le coin de quelques yeux pour en effacer d’autres larmes fugitives.
 
Tous les invités savent, pour l’avoir lu dans leur cours de philosophie collégial ou en avoir entendu parler, que Le banquet de Platon est celui de ses ouvrages où il fait débattre ses personnages des questions d’amour et de sexualité. Ils comprennent aisément que c’est ce vers quoi Louise a essayé de les orienter par son toast, et ce vers quoi elle les redirige constamment par des blagues savamment placées. On se prend donc au jeu et on accepte de faire de ce sujet le thème principal des conversations. «Pensez-vous qu’il y a encore trop de moralité judéochrétienne dans la façon dont on vit notre sexualité aujourd’hui, même comme athées ou comme agnostiques?» «Clairement! On a beau se faire croire que la Révolution tranquille a suffi à nous déprendre de l’Église, on ne change pas d’éthique aussi facilement qu’on passe de la soutane à la chemise.» «Mais il ne faudrait pas non plus penser qu’il n’y a pas d’évolution à ce niveau. C’est un mouvement qui prend du temps, mais qui se fait. Il y a eu la révolution sexuelle des années 60 et 70 partout en Occident. Il y a les expérimentations des nouveaux modèles de couples – tous les types de non-exclusivité, et le polyamour, aussi. C’est pas négligeable.» Jonathan lance : «Moi, ce qui me sidère, c’est la difficulté qu’on a à dépasser ce que j’appellerais le ‘‘fixisme relationnel’’. Le fait de couler une relation dans un moule et d’être carrément incapable de concevoir qu’elle puisse prendre une autre forme. On accepte très bien l’idée que l’individu est en constante transformation, qu’on existe trop longtemps et qu’il y a trop de choses à faire dans le monde pour vivre une seule vie, mais on ne transfère pas ça au niveau des relations.» 
 
Louise intervient : «Tu parles de la fameuse friendzone, là?» Jonathan sourit. «Entre autres, oui.» «J’ai jamais compris ce concept-là. Quand je vous regarde, vous, par exemple. Vous êtes tous tellement beaux, tellement attirants, tellement intéressants. J’peux pas croire que, parce que vous avez développé des liens amicaux, vous avez pas envie de coucher ensemble, bonyeu!» Personne ne répond. Louise continue donc, emportée sur son élan : «À la limite, entre ex, je comprends. Pour éviter que ça fouille les nostalgies, que ça rouvre des blessures fermées. Mais quand y’a jamais eu d’émotions? Même si ça pouvait en créer? Ça gâcherait nécessairement l’amitié? Si j’étais vous, je passerais mon temps à frencher, me semble. Pis à faire l’amour. Friendzone, frenchzone, fuckzone, je mêlerais tout ça allègrement pour profiter de ma jeunesse. ‘‘Dépêchez-vous de succomber à la tentation avant qu’elle ne s’éloigne’’, disait Épicure!» Elle constate les regards que les invités se jettent. Les sourires qu’ils échangent. La tension qui se répand dans l’air. «Hey! j’ai oublié que j’ai un rendez-vous avec Gérard, moi! Bonne soirée, mes beautés! Merci pour la conversation, c’était vraiment palpitant! Faites-en bon usage!», finit-elle en s’éclipsant avec un clin d’œil et un gloussement à peine contenu.