Où sont les lesbiennes?

Et si la servante écarlate devenait prophétie?

Julie Vaillancourt
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Julie Vaillancourt

Lorsque j’ai visionné le premier épisode de la série La Servante écarlate, j’ai eu froid dans le dos. Puis, j’ai continué à regarder, en me disant que ce n’était que de la science-fiction. Quand j’ai constaté qu’en Alabama, on passait une loi anti-avortement, je me suis carrément barré le dos. J’ai pensé à la République de Gilead… Et si, bientôt, la réalité dépassait la fiction?

«Béni soit le fruit. Que le Seigneur ouvre…»
 
Si vous trouvez que j’exagère, j’aimerais rappeler en quelques 800 mots, les analogies entre la réalité et la fiction, pour préciser à quel point nous devrions toutes et tous être apeurés par les lois régressives de nos voisins du Sud. En 1985, la romancière canadienne, visionnaire et féministe, Margaret Atwood publie The Handmaid's Tale, un roman avant-gardiste qui inspirera la série éponyme. Dans la République de Gilead, une dictature théocratique, la loi divine domine la politique dans un régime totalitaire, où le taux de natalité est très bas (causé par la pollution). Les femmes, objets d’asservissements, sont divisées en classes d’esclavagisme: les Marthas (entretien ménager, cuisine), les Épouses (potiches, car «stériles») et les Servantes (esclaves sexuelles, dédiées à la reproduction humaine). Ces servantes sont contraintes à la reproduction, lors d’un viol ritualisé, en présence de l’Épouse stérile. Toutes les autres femmes (âgées, infertiles, révolutionnaires, etc.) sont déportées dans les Colonies où elles manipulent des déchets toxiques, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Nous sommes, bien sûr, dans une société dystopique, soit une «société imaginaire régie par un pouvoir totalitaire, une idéologie néfaste» (Larousse). Au-delà de la «fiction», l’auteure vient mettre en garde, en présentant les conséquences néfastes de l’application de ladite idéologie, d’ailleurs bien présente aujourd'hui…
 
«Que la loi sanctionne. Contrôle le corps de la femme.»
 
Vous aurez compris que cette société dystopique trouve écho dans la réalité américaine contemporaine, en lien avec les lois anti-avortement. Si nous ne sommes guère prudents, la République de Gilead deviendra réalité, dans un futur pas très lointain. Le Sénat de l'État de l’Alabama adoptait, en mai dernier, le projet de loi sur l’avortement, le plus répressif des États-Unis. Cette loi, devant entrer en vigueur le 25 novembre prochain, «interdit la quasi-totalité des interruptions volontaires de grossesse (IVG), même en cas d'inceste ou de viol. Il assimile l'avortement à un homicide et prévoit une peine de 10 à 99 ans de prison pour les médecins le pratiquant, sauf en cas d'urgence vitale pour la mère ou "d'anomalie létale" du fœtus.» (La Presse, 24 mai 2019)
 
Ce même État qui, en 1955, a vu naitre une figure emblématique de la lutte contre la ségrégation raciale aux États-Unis: la féministe et militante Rosa Parks, qui s’opposa par l’action aux lois ségrégationnistes dans les autobus. Vous trouvez ma comparaison boiteuse avec le mouvement des droits civiques américains? Pensez-y. Si on remet au goût du jour la criminalisation de l’avortement, rien ne protège les combats d’hier et les droits acquis. En fait, aucun droit n’est acquis! De l'aveu même de ses partisans, la loi est en contradiction avec l'arrêt de la Cour suprême «Roe v Wade», ayant légalisé l'avortement aux États-Unis en 1973. Non seulement la loi criminalise la pratique de l’avortement, mais rend implicitement le viol légal! Bref, toutes les servantes écarlates de l’Alabama devront accoucher de leur enfant et tous ceux y portant entrave seront punis. Si vous pensez que cette loi est une «anomalie» régionale, elle est en voie de devenir un problème national. «Plusieurs autres États conservateurs du sud des États-Unis ont adopté des lois restrictives sur l'IVG. Six États, dont la Géorgie et le Mississippi, ont interdit l'avortement dès que les battements du cœur du fœtus peuvent être détectés, tandis que le gouverneur du Missouri a promulgué une loi interdisant l'IVG à partir de huit semaines de grossesse.» (La Presse) Annexée à ces lois aberrantes, la montée du masculinisme (dans le sens antiféministe du terme) fait peur. Qui plus est, ajoutons la montée au pouvoir des partis conservateurs: une belle potion à la Obélix pour faire avaler l’élixir d’un asservissement des femmes. Et que la Servante écarlate devienne l’allégorie de l’ère Trump…
 
Si on remet au goût du jour la criminalisation de l’avortement, rien ne protège les combats d’hier et les droits acquis. En fait, aucun droit n’est acquis. En cette année du cinquantième anniversaire de la décriminalisation de l’homosexualité au Canada, restons sur nos gardes! Pendant que l’on s’attaque aux femmes pour mieux les soumettre, celles qui en souffriront le plus sont nécessairement les plus démunies et les plus discriminées. Les femmes victimes de violences sexuelles et de viols. Les femmes LGBTQ+, les femmes racisées, les femmes handicapées, les femmes moins bien nanties, etc. Bref, pas la gouverneure pro-vie de l’Alabama, Kay Ivey, qui met en danger ses consœurs, au nom de Dieu… J’oubliais: «Béni soit le fruit. Que le Seigneur Ouvre…» Nous devons user de stratagèmes pour demeurer maitres de nos corps et résister. Du wen-do à la solidarité féminine, il est temps de construire nos propres outils d’empowerment, avant que nos corps deviennent violés sous la propriété de la République de Gilead. Et que la Servante écarlate devienne une prophétie.
 
 
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La troisième saison de La Servante écarlate est disponible depuis juin sur Hulu.
 
Margaret Atwood, The Handmaid's Tale, Toronto, éd. McClelland & Stewart, 1985. Traduit de l'anglais par Sylviane Rué, La Servante écarlate, Paris, éd. Robert Laffont, coll. Pavillons, 1987.
 
«Avortement en Alabama: une plainte pour bloquer la loi draconienne», La Presse, Montréal, 24 mai 2019.