AU-DELÀ DU CLICHÉ

J’ai comparé mon ex à Shangela…

Samuel Larochelle
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SAMUEL LAROCHELLe

Il voulait comprendre pourquoi j’avais mis fin à notre fréquentation des dernières semaines. Je cherchais un moyen de ne pas le blesser sans contourner la vérité. J’ai alors eu l’idée d’illustrer mon propos en disant: «Te souviens-tu de la saison 3 de Rupaul’s Drag Race? Tsé, j’ai l’impression d’être un peu comme Raja et toi… Shangela.» Ma comparaison maladroite l’a choqué, mais il a compris. Depuis, je ne cesse d’utiliser l’émission pour faire des analyses pseudo sociologiques.

Précisons d’entrée de jeu que je n’ai jamais cru posséder la beauté sculpturale de Raja, son corps de mannequin, sa prestance, son teint basané ni son sens de la mode. Même si les traits de mon visage m’ont permis d’être transformé en femme étonnamment jolie lors d’une activité Meurtre et mystère, un soir de février dans Hochelaga, je n’ai rien pour devenir l’une des drag-queens les plus marquantes de l’histoire. Cependant, j’ai très bien compris les propos de Raja lorsqu’elle a déclaré que sa concurrente, Shangela l’inexpérimentée, devrait participer à la saison 5, voire la saison 6. Sélectionnée par RuPaul alors qu’elle avait environ 20 ans d’expérience, Raja avait du mal à accepter que Shangela compétitionne contre elle, alors que celle-ci ne savait pratiquement pas coudre et que son vécu sur scène était à l’époque très limité.
 
De retour dans ma vie relationnelle, je sentais moi aussi un écart entre le garçon que je fréquentais et moi. Je n’étais pas meilleur que lui. Mais je sentais qu’il ne se connaissait pas, qu’il ignorait ce qu’il voulait de la vie, qu’il avait du mal à se positionner quand venait le temps d’exprimer une opinion ou de me partager ses goûts, et qu’il manquait de confiance en ses moyens, malgré toutes les qualités que je voyais chez lui. Bref, je sentais qu’il était encore trop green, pas suffisamment mûr. D’autres hommes que moi auraient focalisé leur attention sur ses bons côtés et auraient accepté d’être témoin de sa transformation au fil des ans. C’est un choix qui se respecte. Personnellement, je n’avais pas cette envie ni cette patience. Je le répète, je ne suis pas mieux que lui. Et quand on analyse le déploiement du talent de Shangela et la carrière de Raja au cours des années qui ont suivi leur saison, personne ne peut affirmer que ma comparaison sous-entend que je serai pour toujours «en avance» sur mon ex. Aussi surprenante soit-elle, ma métaphore ne servait qu’à dire les choses de manière un peu plus… colorée.
 
Au fond, une téléréalité comme RuPaul’s Drag Race est une micro-société – régie par des règles bien particulières – qui agit comme un miroir déformant sur notre monde. Combien de fois ai-je vu des participantes écraser les autres pour se remonter, en démontrant à quel point elles avaient une faible estime d’elles-mêmes? Pensez seulement au comportement de Phi Phi O’Hara avec Sharon Needles, aux bitcheries continuelles de Roxxxy Andrews ou à la reine de la médisance, Darienne Lake. Pendant que certains téléspectateurs se galvanisaient de voir les drags se crêper le chignon, d’autres se rappelaient les bullys de cours d’école qui avaient le réflexe de rabaisser les autres avec méchanceté pour ne plus se sentir aussi bas.
 
Autre exemple: lorsque les drag-queens issues de l’uni-vers des pageant contests critiquent sévèrement leurs consœurs qui embrassent le weird, le vintage, le laid, le cheap, l’inhabituel, l’inexpli-cable et l’imprévisible, je pense tout de suite à ceux qui ressentent le besoin de tout codifier pour avoir une impression de contrôle. Quand Kennedy Davenport, Ginger Minj et les autres reines de beauté s’acharnent sur leurs collègues qui font preuve d’originalité, en affirmant que la drag ne doit pas sortir de certaines frontières et que la beauté a une définition extrêmement rigide, je ressens inévitablement un élan de pitié pour les pageants queens. Sans le vouloir, elles agissent exactement comme ceux qui condamnent l’homosexualité en parlant de gestes contre-nature, ceux qui définissent la famille comme un concept binaire impliquant impérativement un homme et une femme, ceux qui ne comprennent pas qu’on peut naître dans un corps qui ne correspond pas à son identité de genre, ceux qui sont persuadés que le bonheur vient avec le combo conjoint-cohabitation-maison-enfants-labrador et tous ceux qui expriment haut et fort leurs croyances en les imposant comme une vérité absolue. Ces gens-là m’ont toujours troublé profondément.
 
Ironiquement, RuPaul’s Drag Race fait elle-même la promotion d’une version plutôt rigide de la drag. Même si je viens d’écrire 800 mots sur les observations que l’émission m’a permis de faire en visionnant 15 saisons en rafale et en reprise depuis deux ans, je suis tout à fait conscient que RuPaul impose sa propre vision du métier. Exit les drags à barbe (sauf pour un défi). Exit les drag-kings. Exit les bio drags. Comme si, après des années à combattre les vilaines langues qui la disaient trop féminine, trop noire et trop gaie, mamma Ru avait elle-même créé un carcan dans lequel elle voulait enfermer les autres. N’est-ce pas là une triste définition de l’expression «boucler la boucle»?