Où sont les lesbiennes?

Si Stonewall m’était (re)conté…

Julie Vaillancourt
Commentaires
Julie Vaillancourt

Si Stonewall m’était conté à nouveau, j’aimerais en entendre davantage sur ces femmes de l’ombre. Celles qui ont milité aux côtés des gais. Celles qui se sont affichées avec les drags. Celles qu’on prenait pour des hommes ou des fag hag. Celles qui, encore aujourd’hui, sont souvent invisibles, trop peu volubiles.

Notre société glorifie la féminité à l’excès, naturelle ou empruntée, pour la télé ou la réalité, alors que la masculinité, elle, est bien réservée à ceux qui l’ont instaurée. La femme doit, à tout prix, mettre de l’avant sa féminité, même si elle doit passer sous le bistouri. Avoir recours à la chirurgie, se mouler aux Kardashians… Pour le divertissement, l’emprunt de la féminité est glorifié: les hommes s’habillent en drags et les cotes d’écoute explosent. Le meilleur exemple: RuPaul’s Drag Race, qui bat des records d’audience depuis une décennie (et qui remplit le bar Le Cocktail lorsque l’émission y est diffusée). Je me souviens avoir demandé à une amie: « Pourquoi il n’y a pas de drag-kings dans l’émission? » Ça s’appelle Drag Race après tout…
 
Voyez-vous, ce n’est pas socialement glorifié, dans notre patriarcat bien aimé. Une femme masculine, ça ne passe pas. Une femme qui glorifie sa masculinité, met sa masculinité de l’avant, non plus. Une femme qui ne soigne pas sa féminité sera ostracisée. Une femme qui ne soigne pas sa féminité sera critiquée: «Elle s’arrange pas!» Et si elle s’exhibe trop: «C’est une salope!» Une femme qui ne corres-pond pas aux canons de beauté ou qui ne met pas assez de l’avant sa féminité pour vendre un produit ou une initiative se verra critiquée. L’autre jour, j’ai entendu à la radio commerciale des animateurs qui ridiculisaient l’initiative Maipoils, juste parce que socialement… on peut se le permettre! Une femme avec des poils, c’est drôle, risible. Comme la femme à barbe. On peut s’en moquer. Jean-François Lizée l’a fait jadis, puis, en mai dernier, le premier ministre s’est permis une blague douteuse à l’Assemblée nationale sur les poils de la co-porte-parole de l’opposition. Pourtant, rare furent les blagues sur l’obésité du cordonnier mal chaussé qu’était l’ancien Ministre de la Santé, sauf peut-être portes closes…. Humilier un homme publiquement, ça ne se fait pas, mais une femme «ce n’est pas grave»… D’ailleurs, lorsqu’une lesbienne sort de l’ombre, le prix à payer est bien plus élevé (allez lire mon article publié dans La Presse, en juin dernier, vous comprendrez où je veux en venir) (1). Au-delà de l’orientation sexuelle, c’est avant tout ce qu’on attend d’une femme, comment elle doit se comporter, de quoi elle doit avoir l’air. Quand on y pense bien, Jeanne d’Arc a été brûlée pour notamment s’être habillée en homme. Rebelle, elle refusait les conditions du patriarcat.Bref, si Stonewall m’était (re)conté, sans Hollywood pour romancer et sans discrimination à l’égard du sexe féminin, j’aurais peut-être davantage entendu parler de celles comme Stormé DeLarverie, une lesbienne butch qui serait à l’origine des émeutes avec notamment les trans Marsha P. Johnson et Sylvia Rivera. Née d’une mère afro-américaine et d’un père blanc, à La Nouvelle-Orléans, Stormé sera chanteuse, actrice, agente de sécurité, drag-king et partagera sa vie pendant 25 ans avec une danseuse nommée Diana. Décrite comme une butch ty-pique de New York, elle aurait, selon les rumeurs «donné le premier coup de poing» aux émeutes de Stonewall. Or, tous préféreront la légende urbaine, car notre société n’aime pas trop à penser qu’une femme peut être rebelle, forte et donner le premier coup de poing (courageux) à l’autorité. Ne soyons pas dupe, la prédominance du sujet mâle, blanc de classe moyenne a donné lieu, à Stonewall, comme ailleurs, aux manifestations de misogynie, racisme et classicisme, ce qui teinte les politiques LGBT depuis le début du mouvement. (2)
 
Si Stormé sera qualifiée de Rosa Parks de la communauté gaie, elle demeurera pourtant dans l’ombre, comme bien d’autres. Et ce, bien qu’elle continue de s’impliquer pour la lutte des droits LGBT, longtemps après Stonewall. Elle patrouillera les rues du quartier gai New Yorkais, reconnue comme la protectrice des lesbiennes du Village: «Grande, androgyne, et armée — elle était autorisée à porter une arme — Ms. DeLarverie parcourait la Septième et la Huitième ave-nue et les lieux attenants bien au-delà de ses quatre-vingts ans, surveillant les trottoirs, et s'assurant que tout allait bien dans les bars lesbiens. Elle cherchait à éviter aux autres ce qu'elle appelait la «laideur»: toutes les formes d'intolérance, de brimades, ou d'agression envers celles qu'elle appelait ses baby girls. [...] Elle marchait dans les rues du centre-ville de Manhattan, tel un superhéros gai.  [...] Il ne fallait surtout pas lui donner de raison de se fâcher.» — Extrait de la notice nécrologique de Stormé DeLarverie dans le New York Times. (3)
 
En cette saison de la Fierté, à Montréal, célébrons ces pion-nières qui, comme Stormé, ont eu le courage d’élever leur voix (et leur poing). We can do it!
 
N’hésitez pas à m’écrire! 
J’aime lire vos commentaires et 
suggestions de sujets à aborder.
 
1. Lesbiennes et visibles: un prix à payer pour celles qui sortent de l’ ombre (La Presse, 22 juin 2019). https://www.lapresse.ca/debats/opinions/201906/21/01-5231225-lesbiennes-et-visibles-un-prix-a-payer-pour-celles-qui-sortent-de-lombre.php
 
2. Stonewall: When Resistance Became Too Loud to Ignore (New York Times, 20 mai 2019). https://www.nytimes.com/2019/05/30/arts/design/stonewall-exhibitions-review.html 
 
3. Storme DeLarverie, Early Leader in the Gay Rights Movement, Dies at 93 (The New York Times, 29 mai 2014) https://www.nytimes.com/2014/05/30/nyregion/storme-delarverie-early-leader-in-the-gay-rights-movement-dies-at-93.html?_r=0