LES MIGNONS : l’amour c’est la guerre!

Jamais assez

Frédéric Tremblay
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Frédéric Tremblay

Un jour au réveil, Louise se dit qu’elle a envie d’organiser une autre activité rassembleuse de grande envergure pour sa cour, et elle opte pour une nouvelle proposition de weekend en chalet. Les mignons en sont enchantés. «Je m’occupe de tout préparer. Enfin, presque tout. J’ai une idée pour vous.» Cette idée, elle la leur présente à chacun individuellement, et tous y réagissent avec un éclat de rire approbateur : ils présenteront des numéros de dragqueen – et elle de dragking. Et puis, rien de trop beau : pourquoi ne pas engager une ou deux drags professionnelles du Mado ou du Drague pour les maquiller et animer leurs prestations! «Prenez vos préférés, là.» «Clairement Barbada de Barbades!» «Et de Québec?» «J’aime bien Scarlett, moi!» «Go for it!»

Ceux d’entre eux qui ont le moins de talent en danse, et souvent par la même occasion le moins de féminité, manifestent ouvertement leur panique. Pour être juste, elle repousse ledit trip de gang à dans un mois. On s’efforce de garder le secret : on fait ses achats et on répète sa chorégraphie à l’insu des autres. Il y a une excitation électrique dans l’air quand ils débarquent au chalet, par vague, et envahissent ses trois étages remplis de chambres et de salles de bain. On s’extasie sur la longueur de la table de la salle à manger. «Je suis partant pour essayer de jouer au beerpong là-dessus, mais j’promets rien» «Moi, j’peux te promettre que j’vais être à chier!» Le premier drame survient pendant qu’ils défont leurs bagages. Au hasard de la conversation, deux des gars, même sans mentionner le titre de leur chanson, à force d’indices de plus en plus tendancieux, en viennent à penser qu’ils pourraient avoir choisi la même. Ils vont à l’écart pour en parler et reviennent en riant jaune : non seulement ils ont la même chanson, mais ils ont un concept de chorégraphie similaire. L’un réagit avec légèreté, l’autre avec découragement. On le rassure comme on peut, sans trop s’y attarder : le plaisir a ses raisons que la raison ignore, et il y en a trop de potentiel pour qu’on s’empêche d’y mordre à pleine bouche.
 
Et d’ailleurs les bouches se font bien aller. Dans un premier temps, et dans la majorité des cas, elles le font pour parler : au salon, dans la cuisine, sur le balcon, dans le spa, on jase 
de tout et de rien, on prend des nouvelles, on avance parfois certains sujets plus sérieux, mais toujours seulement pour mieux se découvrir mutuellement. Tous les mignons sont présents, mais aussi quelques nouveaux qu’on interroge allègrement. Certains, pour des raisons esthétiques, attirent plus vite l’attention; d’autres prennent plus de temps, mais finissent par se tailler une place, majoritairement volée à ceux qui ont plus de corps que d’esprit. Louise soupçonne pourtant que certaines bouches se font aller à autre chose quand elle remarque, au cours de ses allées et venues, quelques portes closes, qu’elle y appuie l’oreille et entend gémir de l’autre côté. Si ça se trouve, ce sont peut-être les nouveaux qu’on découvre… Dans le monde gay, c’est un genre de rite de passage, non? N’est-ce pas en partie pour mieux tâter le terrain que les mignons les ont incités à aller dans le spa – et qu’ils s’y sont d’ailleurs tous mis nus, jusqu’aux plus gênés? Elle s’amuse à essayer de voir qui manque aux groupes parsemés de-ci de-là, mais abandonne bientôt : il y en a trop à voir, trop à entendre, trop à dire, trop à faire pour y passer plus d’une minute. Un autre endroit où les langues se délient et où on s’amuse à bouche que veux-tu, c’est au confessionnal (un simple walk-in avec trois chaises placées en triangle). Le jeu de révélations, initié par Louise, remporte un franc succès et permet, sorte d’enzyme relationnelle – communicase ou sexase –, de réaliser quelques matchs qui ne se seraient probablement pas produits autrement, limités par l’inhibition que l’alcool ne suffit pas toujours à lever. 
 
Puis arrivent le maquillage, le défilé et le spectacle. Quelques femmes d’un soir étonnent par leur sensualité, d’autres font rire par leur extravagance, et toutes divertissent. Un des éléments de suspense – la chanson doublement sélectionnée – est rompu dans la première moitié : il s’agit de «Never Enough», du film The Greatest Showman, accompagnée de dildos progressivement croissants et achevée par un cône sur lequel on s’assoit. À l’entracte, les locataires du chalet voisin envahissent le leur, ayant eu vent dans la journée de leur projet et voulant confirmer que ce n’était pas qu’une blague. On les intègre aux commentaires des juges; d’autres arrivent; ils, surtout elles, repartent; le spectacle se poursuit. L’un d’entre eux a la brillante idée de brandir avec détermination un marqueur noir pour barbouiller des photos de ses ex : l’encre en jaillit et éclabousse autant les gens que le plancher. On remet à plus tard l’inquiétude à propos de ce que ça risque de couter et on continue de s’amuser autant que possible, sans limite et sans fin, des numéros suivants.
 
Louise les épate tous par son impeccable breakdance : jamais on ne l’aurait crue capable, à son âge, de telles acrobaties. Mais malgré tout, c’est un nouvel arrivé dans leur royaume, dont le visage et le cerveau se font admira-blement compétition, qui est sacré reine parmi les reines. À différents niveaux de déshabillage et de démaquillage, on se remet à boire, à manger, à danser. On en profite pour porter un toast à Louise, «notre seule vraie reine!» «Essayez pas, gang de vous autres : vous êtes tous assis sur le trône avec moi! Pis les jeux de notre trône à nous sont pas mal plus passionnants que ceux de la télésérie! C’est à vous, mes rois, que je lève mon verre!» «Ah ouin? tu veux vingt rois? Un, c’est pas assez?» «Comme disait la chanson : jamais assez!» Et ils se disent tous qu’en effet, d’elle, d’eux-mêmes, d’amitié, d’amour, de sexualité, d’alcool, de rire, de joie – en un mot de mouvement –, ils n’en auront jamais assez.