AU-DELÀ DU CLICHÉ

Les couples ouverts vont-ils tuer l’amour?

Samuel Larochelle
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Samuelle Larochelle

Ils sont partout. Sur Grindr, Scruff et Tinder. Dans les bars et les cafés. Craignant de moins en moins d’être jugés. Les amoureux en couple ouvert se multiplient et s’assument. Comme si la monogamie était une vieille breloque poussiéreuse à reléguer au passé. Comme si la fidélité était un concept plus dommageable pour la santé d’une relation qu’une façon de la préserver. Comme s’il fallait choisir son clan: pour ou contre les couples ouverts?

Ayant grandi dans un monde mono-normatif, j’ai passé vingt ans à croire que le succès d’un couple passait par la fidélité des membres d’un binôme. J’étais persuadé que les adeptes des couples ouverts n’étaient rien d’autres que des individus qui voulaient coucher à gauche et à droite. Jusqu’à ce qu’un ami m’explique un principe aussi simple que confrontant : si la société accepte qu’une personne comble plusieurs de ses besoins à l’extérieur de son couple en fréquentant sa famille, en voyant ses amis, en travaillant et en ayant des activités sans son conjoint, pourquoi cette même personne devrait espérer qu’un seul humain puisse combler tous ses besoins affectifs, sexuels et intellectuels? Depuis ce jour, mon cerveau comprend cette théorie, sans que mon cœur puisse la mettre en pratique.
 
Ma réflexion sur le sujet chemine depuis une décennie. Impossible de faire autrement. Le quart de mes amis gais ont pris cette voie relationnelle. Ouvrons la parenthèse: les homosexuels ne sont pas plus volages de nature que les hétérosexuels, ils sont tout simplement plus nombreux à remettre en question les modèles établis et moins confrontés au vieil adage – vertement décrié par les psychologues – voulant qu’il est préférable de rester dans un couple malheureux afin de préserver l’unité familiale. En plus des choix de mon entourage, je remarque la présence exponentielle des gars en «relation libre» sur les applications de rencontres. L’été dernier, j’ai d’ailleurs fréquenté l’un d’eux. En plus d’être en couple ouvert, il était marié. Je le précise, parce que j’aurais pu être freiné par ce symbole historiquement associé à la monogamie et ressentir une gêne à l’idée de jouer dans leurs plates-bandes. Pourtant, il n’en fut rien.
 
Nous nous sommes donné rendez-vous en toute connaissance de cause: nous ne deviendrons jamais un couple, puisqu’il est amoureux de son partenaire et qu’il ne cherche pas à le remplacer. Ironiquement, dès l’instant où mes lèvres ont embrassé ses joues pour le saluer, j’ai senti un courant puissant nous relier. Après des heures de discussion dans un café et dans un resto coréen, nous avons posé nos pieds dans une section peu fréquentée du Vieux-Port pour frencher comme des perdus. Jusque-là, tout allait bien. Je ne faisais de mal à personne. La santé de leur relation leur appartient. Ils vivent leurs histoires en toute transparence. Cependant, j’ai douté un peu quand il m’a invité, une semaine plus tard, à souper chez eux en l’absence de son amoureux. Légèrement insouciant, j’ai choisi de vivre l’expérience en me disant qu’au pire, ce serait un apprentissage que j’allais pouvoir transformer en chronique dans Fugues. Au final, je ne me suis pas senti gêné de manger entre les murs de leur nid douillet, de me prélasser sur leur canapé et… de baiser dans leur lit. Je mentirais si je disais que je n’ai pas eu une pensée furtive pour la symbo-lique des lieux, mais l’élan qui nous transportait était trop fort pour que ma tête s’arrête à cela.
 
Durant la même semaine, un magazine m’a commandé un reportage sur la «compersion», un dérivé de la compassion qui consiste à ressentir du bonheur parce qu’un proche vit de la joie avec autrui, sans être impliqué directement. La compersion tire son origine du polyamour, un autre phénomène social qui prend de l’ampleur. Qu’il s’agisse de plusieurs relations sérieuses menées en parallèle ou d’un trouple (un couple à trois), le polyamour m’apparaît comme l’étape suivant le couple ouvert, lui qui n’implique pas plus qu’une relation qui s’inscrit dans la durée. 
 
Les intervenants de mon article m’ont non seulement convaincu du caractère sain de leurs démarches, mais ils m’ont également fait comprendre à quel point c’était un travail de tous les instants: organisation du temps pour voir les partenaires, considération des sentiments de tous, gestion des insécurités et de la jalousie. Car même en polyamour, la réaction peut exister. 
 
Bref, ils m’ont fait réaliser que la question fondamentale à se poser n’est pas tant de déterminer si on est pour ou contre les couples ouverts, car ce choix personnel ne regarde en rien le reste de la société. Il faut plutôt se demander comment vivre cela sereinement. En sachant à quel point les humains ont du mal à communiquer, à identifier/exprimer leurs émotions et à régler leurs conflits, on en vient à la conclusion que les adeptes du polyamour et du couple ouvert risquent de tuer l’amour, non pas parce qu’ils ont la lucidité d’analyser les choses autrement et l’audace d’adopter un modèle qui leur convient davantage, mais parce que nous sommes trop nombreux à ne pas posséder les outils relationnels pour prendre soin les uns des autres.