L’amour c’est la guerre!

Le dernier mot

Frédéric Tremblay
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Frédérick tremblay

Les mignons de la cour de Louise sont tous célibataires depuis un moment; les fréquentations qu’ils ont débutées sont toutes mortes-nées. Au souper qui sera probablement leur dernier de l’été, leur reine s’exclame, sortie de nulle part : «J’ai besoin de vous pour régler une question existentielle. Je veux savoir quelle expression, entre ‘‘Qui se ressemble s’assemble’’ et ‘‘Les contraires s’attirent’’, est la plus vraie. J’vous mets au défi de dater  les personnes qui feraient les pires ‘‘matchs’’ avec vous – comme dirait Tinder –, de voir si c’est si mauvais que ça pis de m’en reparler.» Mais les mignons savent d’avance que s’ils choisissent quelqu’un avec des préférences opposées aux leurs, la discussion tombera à plat et qu’ils s’ennuieront vite. Comme on n’a pas précisé à quel niveau la correspondance devait être la pire, ils optent pour une différence d’idées, se disant qu’au moins, si ça ne mène nulle part, ils auront réfléchi et été divertis.

Maxime, le diplômé du baccalauréat en administration des HEC féru de chiffres et de théories économiques postnéolibérales, se dit qu’un poète devrait faire l’affaire. Il l’envoie rapidement sur la piste des relations amoureuses et de la manière dont il les vit. L’autre parle en mots grandiloquents mais vides, puis Maxime répond en termes de bénéfices émotifs à court, moyen et long termes, de bons et de mauvais investissements de cette ressource humaine limitée qu’est le temps, de taux d’intérêt dans le prêt d’attention que deux amants se font mutuellement. Son vis-à-vis dit qu’ils sont trop éloignés pour se rejoindre et quitte le café avec un au-revoir rapide.
 
Valentin, le résident en médecine, opte pour un infirmier esthétiquement agréable. Très rapidement, il fait dévier la conversation vers la gestion étatique des soins de santé, comparant le système québécois et le système français, dans lequel il a reçu sa formation doctorale, ressortant ce qu’il considère être les forces et les faiblesses de chacun. Sa date dit qu’elle n’est pas d’accord, mais qu’elle accepte son point de vue. Il lui demande pourquoi, mais l’autre bat en retraite et ne lui réécrit plus.
 
Le pragmatique Jean-Benoît, fraichement praticien du génie électrique, décide qu’un psychologue lui fournira surement de quoi se mettre sous la dent. Il le trouve évasif dans ses questions comme dans ses réponses, semblant mal se connaitre lui-même. Quand Jean-Benoît le souligne en demandant s’il l’est autant avec ses clients, l’autre lui répond que c’est une question de perception, que selon lui, il est très direct et rigoureux. Ensuite il regarde frénétiquement son cellulaire et s’invente bientôt une raison pour partir.
 
Sébastien, qui a finalement trouvé un poste comme enseignant et est devenu un militant environnementaliste au nom du droit des générations futures de simplement exister, décide que sa cible sera un Albertain. Il aborde dès que possible la question des sables bitumineux. L’autre ramène constamment le débat sur l’autonomie des provinces, même si Sébastien essaie de le centrer sur les impacts globaux des changements climatiques. L’Albertain finit par dire qu’il n’aime pas la confrontation; il accuse tous les Québécois d’être des offensifs entêtés et disparait en claquant la porte.
 
Olivier, ingénieur chimique de profession, tombe par un heureux hasard sur un étudiant de philosophie universitaire. Il lui demande sa définition du mot «philosophie». Insatisfait de son imprécision, il pousse encore. Il sort son étymologie, les différentes définitions historiques du mot. «C’est bien : y’a d’la richesse dans la diversité, non?» «Il y en a encore plus dans l’entente. Et le fait de ne pas s’entendre sur le sens des mots est bien la preuve que la communication ne servira à rien.» Le philosophe s’indigne, lui dit qu’il est tyrannique et totalitaire, cite Hitler et Staline et s’éclipse.
 
Philip, musulman laïc, admirateur de la Révolution tranquille, antiislamiste politique mais opposé à la Loi sur la laïcité de l’État québécoise, choisit de s’amuser avec un gars de région. Il le confronte en lui disant que ce qu’on appelle «intercultura-lisme» est plus souvent qu’autre chose du «monoculturalisme». L’autre dit qu’il n’est pas raciste : la preuve, il est gay, donc il comprend la différence et est nécessairement ouvert. Mais dès que Philip le pousse à réviser ses prémisses, il dit que c’est lui, l’intolérant.
 
Jonathan, en se présentant comme artiste à un attaché politique de Québec solidaire, se dit qu’il le croira de son camp. Donc quand il se dit membre du Parti libéral du Québec, puis se lance dans une dissertation d’éthique fondamentale, l’autre reste coi. Il réplique en marmonnant des mots épars : «individualisme», «bien commun», «pas d’absolu», avant de terminer par «Nos valeurs sont trop différentes, ça ne fonctionnera pas» et, ayant ainsi coupé tout possible pont entre eux, de retourner militer au nom de la société.
 
Louise reçoit toutes leurs histoires et s’indigne chaque fois plus. « Quel monde! Quelle époque! Les gays du passé se seraient battus pour que vous puissiez vous dire, et vous ne clâmeriez plus rien? Restez comme vous êtes. Affirmez-vous toujours. Vous êtes grands, vous êtes beaux, vous êtes vrais, vous êtes vous. Rappelez-vous que l’humain est une question, et que c’est du choc des idées que jaillit la lumière de la réponse. Ne les laissez pas avoir le dernier mot. Vos cellulaires.» Et elle leur tend la main. Un après un, ils y mettent leur téléphone et la laissent répondre à leurs pseudodates un argument propre à chacun avant de les bloquer. «Vous méritez mieux. Il ne vous reste qu’à faire comme le comte de Monte-Cristo à la fin du livre : attendre et espérer.» «Chose certaine, on ne te laissera pas le dernier mot de notre histoire; et le nôtre serait plutôt ‘‘s’automobili-ser’’.» 
 
 
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Ce dernier mot des mignons est aussi celui de cette chronique de fiction, que j’entretiens depuis maintenant 82 mois – donc presque 7 ans. Mais je continuerai d’accompagner vos lectures du Fugues par ma chronique argumentative Juste les mots justes, qui débutera dès le mois prochain. J’y assumerai enfin comme mien le caractère combatif, frondeur, revendicateur, voire un peu «rebelle révolutionnaire» de  mes personnages. Ce sera au plaisir d’en recevoir vos réactions, et que nos idées s’interfécondent pour en faire naitre de meilleures encore.  — Frédéric Tremblay