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L'amour qui ne se dit pas

André Roy
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Air que tu respires

Voici deux romans de femmes, de Selva Almada et Frances de Pontes Peebles, deux écrivaines excellentes, pour lesquelles on regrette de ne pas les avoir lues auparavant. Une occasion à ne pas rater.

Autrice de Sous la grande roue, Selva Almada (que je ne connaissais pas) est une romancière au style fort. Son livre qui équilibre réalisme et poésie, sans tenir toutefois du réalisme magique d’un Carlos Fuentes, d’un Juan Rulfo ou d’un Garcia Marquez. Le roman a tout de même quelques accointances avec ce genre littéraire où le réel est transfiguré tant du point de vue historique, géographique, ethnique, social ou culturel. Son roman est une merveille, il faut le lire lentement pour que s’avère inoubliable son histoire d’amour entre deux garçons.
 
Ce sont Parajito Tamai et Marciano Miranda, retrouvés ensanglantés, agonisant sous la grande roue d’une fête foraine. Ils se sont battus parce que Marciano a accusé Parajito d’avoir couché avec son frère cadet. Le roman s’ouvre sur eux, ils ont alors vingt ans. Marciano et Pajarito ont pourtant été amis durant toute leur enfance. Même âge, même village, même quartier, même école. Et deux pères qui ont le même métier, briquetiers, et qui se haïssent. L’un sera tué, et on pense que c’est le père de Parajito qui l’a assassiné, et qui s’est enfui ensuite de ce coin perdu du Nord argentin, la province d’Entre-Rios. Mais le mystère ne sera pas résolu.  Tout est ici impénétrable et ténébreux. Par ces deux garçons, nous sommes plongés dans une atmosphère violente, dans un pays où seuls comptent le machisme et l’hérédité; plongés dans une histoire de lutte d’ego: c’est qui l’emportera, les pères comme les fils, sur l’autre. Il fait chaud, c’est sexuel, c’est hallucinatoire. C’est impeccable.Sous la grand Roue
 
L’histoire est triste, mais belle. Elle est inoubliable. On ne peut s’en détacher tant le style de Almada est puissant. Si au début du roman, on hésite, on se questionne sur les fragments plus ou moins oniriques que tracent les premières pages — on n’est pas sûr qu’on va aimer ça, ce mélange de points de vue, subjectif et réaliste —, mais on continue et on a raison. De Parajito (qui veut dire «petit oiseau»), voici comment est décrit un souvenir alors qu’il est en train de mourir: «Il n’a jamais aimé les armes à feu; il a toujours préféré les armes blanches: plus légères, plus sûres. Si un jour il tuait quelqu’un, il voudrait que ce soit au corps à corps. Un poignard est comme le prolongement de la main qui le tient: on doit sentir la vie de l’autre s’en aller par l’entaille qu’on a pratiquée, le sang ennemi coule jusqu’au manche et rend humide la main qui empoigne l’arme. Maintenant, il le sait. Maintenant, il sait comment ça se passe d’un côté comme de l’autre : quand on poignarde et quand on est poignardé.» Tout est comme ça. Sur fond de misère, le roman est glorieux dans son âpreté, dans sa poésie aussi acérée qu’un couteau, dans son récit glaçant qui raconte une chose aussi compliquée qu’elle peut être tragique: une histoire d’amour entre deux garçons. Je me promets maintenant de lire le premier roman de Selva Almada publié en 2012, Après l’orage (chez Métailié). 
 
L’air que tu respires n’a pas la même force que Sous la grande roue. Premièrement, son autrice, qui est d’origine brésilienne, écrit en anglais (elle vit aux États-Unis depuis plusieurs années). Deuxièmement, c’est un roman d’été, qu’on pourrait lire sur la plage, avec son histoire de misère et de pauvreté, de lutte et de désir de gloire. Mais il y a les rêves: ceux de Graça, qui a une voix formidable, et de Dores, qui est son amie, qui n’est pas belle, mais qui l’aide dans son rêve de réussite. Elles sont amies depuis leur enfance, mais leur amour ne peut se dire, surtout celui de Dores pour Garça.
 
On est comme dans un film américain en noir et blanc, qui se déroule à Hollywood, dans les années 30. Garça et Dores ont quitté le Rio pauvre où elles vivaient pour briller dans la chanson aux États-Unis. D’une plantation de cannes à sucre à la Mecque du cinéma, nous voici entraînés dans une vraie saga, entraînés dans la samba et le fado, dans les chansons tristes et lentes. C’est l’histoire d’une destinée, mais surtout d’une amitié, qui a ses hauts et ses bas, et qui structure deux vies, lie deux femmes, l’une qui réussit sous le nom de Sofia Labrador, l’autre, peu amène mais géniale dans l’écriture de chansons. Elles sont inséparables. Le récit est conté par Dores qui juxtapose différentes époques et multiplie les personnages avec adresse et clarté. Frances de Pontes Peebles parvient avec ce gros roman à nous accrocher, à suivre ces deux filles qui n’ont rien au départ pour nous ensorceler. C’est très réaliste, même naturaliste dans les détails et le temps recréés. La romancière, qui en est à son deuxième roman après La Couturière, décrit une histoire de succès et de fortune avec, comme arrière-fond, le racisme, les chasses gardées et la malveillance. Cela se lit d’une traite. 
 
Sous la grande roue / Selva Almada, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laura Alcoba, Paris 2019, Métailié, 183 p.
 
L’air que tu respires / Frances de Pontes Peebles, traduit de l’anglais (États-Unis) par Cécile Chartres, Montréal 2019, Flammarion-Québec, 521 p.