Injures homophobes dans les stades

Le risque de la surenchère

Sébastien Thibert , Étienne Dutil
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Décidées à lutter plus fermement contre les injures homophobes dans les tribunes, les instances du soccer français sont confrontées au risque d'une surenchère des supporters et les acteurs vont devoir trouver des solutions pour sortir de l'engrenage de provocations et sanctions.

"C'est normal qu'il y ait des frictions, mais je veux croire à une issue positive", assure le président du club luttant contre l'homophobie, le PanamBoyz & Girlz United, Bertrand Lambert. "A force de voir des tribunes fermées, des matches interrompus, ça va montrer aux supporters que ça ne peut plus continuer et aux clubs qu'il faut faire quelque chose. Mais il va falloir se mettre autour de la table et se parler", ajoute-t-il, en précisant qu'une rencontre est prévue le 5 septembre entre des associations de lutte contre l'homophobie et l'Association nationale des supporters (ANS), en présence de la Ligue de football professionnel (LFP).

Une initiative saluée par la ministre des Sports, Roxana Maracineanu, qui avait rouvert le sujet après avoir jugé "insupportables" les insultes entendues en tribune lors d'un PSG-OM, le 17 mars.

Boîte de Pandore

Mais mercredi soir, on était encore loin de l'apaisement. Au moment où la commission de discipline de la LFP prononçait des sanctions pour les incidents de rencontres précédentes, les mêmes chants traitant l'adversaire de "pédé" étaient entonnés à l'Allianz Riviera, où Nice recevait Marseille. Le parquet de Nice a ouvert une enquête judiciaire jeudi pour "injures publiques en raison de l'orientation sexuelle", a appris l'AFP auprès du procureur Jean-Michel Prêtre.

Plusieurs banderoles jouant sur les mots avaient été brandies. Exemple: "Bienvenue au groupe Ineos (nouveau propriétaire de l'OGC Nice déjà présent dans le cyclisme) à Nice aussi on aime la pédale", avec ce dernier mot en lettres arc-en-ciel, le symbole LGBT. Résultat, le match a été interrompu une dizaine de minutes pour chants et banderoles homophobes, avec un air de déjà-vu et le sentiment que le scenario se reproduira ce week-end.

Signe des difficultés à gérer les incidents, en fin d'après-midi les supporteurs de Lille avaient déjà brièvement chanté "les Stéphanois sont des pédés...", sans provoquer de réaction sur le terrain. "On a ouvert une boîte de Pandore et il y aura encore des réactions épidermiques", estime James Rophe, porte-parole de l'ANS. La faute, selon lui, à la précipitation du gouvernement et de la Ligue. "On est passés de 'Personne ne dit rien' à 'Il faut tout arrêter', sans dialogue avec les supporters et sans travail de définition", ajoute-t-il, alors que selon lui, "le travail est forcément long".

Les ultras critiquent déjà une politique qu'ils jugent trop sécuritaire et demandent de manière récurrente d'assouplir les interdictions de fumigènes et les restrictions de déplacements pour assister aux rencontres.

Diffuseurs

De son côté, la commission de discipline de la LFP a cherché la bonne mesure dans ses sanctions mercredi soir: fermeture d'une tribune à Nancy (L2) pour un match, en raison de chants clairement homophobes contre les rivaux messins, traités de "pédés" le 16 août, mais seulement des rappels à l'ordre pour d'autres cas examinés, qui ne relèvent selon elle que de "propos insultants".

"Je trouve que la commission de discipline a su faire la part des choses entre ce qui était discriminatoire et ce qui était des injures", a salué la présidente de la LFP, Nathalie Boy de la Tour, sur France Info. Faut-il taper plus fort? "La question peut se poser, mais ce n'est pas à la ministre, seule, d'y répondre", indique-t-on au ministère des Sports.

En théorie, la commission de discipline de la LFP peut prononcer des sanctions encore plus lourdes (matches à huis clos ou retraits de points). Pour le président des Panam'Boyz, les "sanctions prononcées mercredi sont déjà historiques, mais raisonnables. Elles montrent surtout qu'il va falloir dialoguer avec les supporters". "Je ne suis pas outré", a-t-il dit à propos des banderoles brandies à Nice. Mais les "'c'est des pédés', ça ne mène nulle part. Si les interruptions se multiplient, les diffuseurs ne l'accepteront plus longtemps. Ca va poser des problèmes aux clubs, personne n'a intérêt à ce que ça continue", explique-t-il.

Lors de l'annonce de sa liste pour les deux prochains matches de qualification pour l'Euro-2020, le sélectionneur des Bleus, Didier Deschamps, a estimé le "problème difficile à régler": "Ca demande une réflexion très approfondie"

Rédaction avec AFP