JUSTE LES MOTS JUSTES

L’amour qui ose se japper

Frédéric Tremblay
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Frédérick Tremblay
Photo prise par © Olivier Bédard-Lapointe

Si la largeur d’une page du Fugues le permettait, le sous-titre de cette chronique serait quelque chose comme Considérations intempestives sur l’allosexualité. (Ce joli concept englobe toutes les créations/découvertes qui demandent à être incluses dans l’acronyme LGBTQ+ [sur lequel je reviendrai dès ma deuxième chronique]). Quant aux Considérations intempestives, c’est un des deux titres proposés comme chapeaux à la traduction française de quatre textes inclassables du début de la carrière de Nietzsche. L’adjectif alternatif est «inactuelles». Mais si l’inactuel est simplement hors de l’actualité, l’intempestif s’affirme antiactuel – il arrive à contretemps. Il y a deux manières d’aller contre son temps : en étant d’hier ou en étant de demain. Nietzsche, dont le premier livre traitait de la tragédie grecque et dont une des Considérations est titrée De l'utilité et de l'inconvénient des études historiques pour la vie, pouvait d’abord sembler ambigu sur ce point. Une décennie plus tard, son sous-titre Prélude à une philosophie de l’avenir viendrait le régler. Votre présent auteur, parce qu’il a trop souvent été déçu par des discours passéistes cachés sous un vernis futuriste, préfère laisser votre bon jugement faire son travail en ce qui le concerne.

Mais pour cette première chronique de Juste les mots justes, je dois faire une entorse à ma marque de commerce – avant même de l’avoir présentée; c’est bête. Ce n’est pas ici que je pourrai expliquer que tous les débats sont des débats sémantiques; que trouver les mots justes est le seul moyen de les régler, quand la définition même de «juste» est ce qui cause problème; que l’humain étant, plus encore qu’un animal social, un animal d’imaginaire social, la prison de verre du langage peut lui devenir un palais des miroirs où il s’égare ou une fenêtre qui l’éclaire. Ce n’est pas ici que je pourrai rappeler qu’Oscar Wilde, dans sa fin de 19e siècle, appelait encore son homosexualité éphébophile «the love that dare not speak its name»; que trouver les mots pour dire notre amour, le réfléchir et le donner aux statistiques, c’est-à-dire le normaliser, a été notre combat du 20e siècle; que celui du début du 3e millénaire pourrait être de ne pas céder à cette idée naïve qui voit dans toutes les étiquettes des immobilisations, et qui, refusant de s’en laisser poser, refuse au fond qu’on puisse en dire et en penser quoi que ce soit.

Pour cette chronique, je dois utiliser cette tribune pour offrir ma modeste contribution au débat qui a le plus fait jaser autour des tables gays ces derniers temps : celui qui concerne la place qu’a occupé cette année le puppy play dans le défilé de la Fierté. (J’en profite pour lancer un appel de traduction à l’OQLF; mes propres tentatives sont assez peu réussies.) Que j’aie parmi mes amis quelques praticiens de cet art/sport/fétiche/loisir n’intervient que secondairement dans ma position. Ma relation – c’en est une, pour précision, de curiosité purement intellectuelle – avec la chose n’intervient elle-même à peu près pas dans la réflexion que je me fais sur la question. Mais tant qu’à être dans le sujet, je vous en parle un moment dans l’espoir de vous en contaminer. J’essaie encore de comprendre. Je comprends le BDSM et, sans l’avoir pratiqué autrement que par l’usage de glaçons et de morsures savamment appliqués, je l’estime. J’ai appris à le respecter à travers Michel Foucault, qui a vécu le sien comme une extension de sa théorie sur l’appropriation des jeux de pouvoir par l’occupation successive des rôles de domination et de soumission. Cette transformation de la sexualité en circonstance d’autonomisation humaine, c’en est aussi un raffinement – une enculturation, dirait l’autre. Mais le puppy play me semble être le contraire du raffinement. Le chien, et plus encore le chiot, ne peut expérimenter que des relations moins complexes que l’humain. Pourquoi vouloir se replier sur celles-là? Quelle spiritualisation du désir y trouve-t-on? Je lis, j’écoute, je pense à ce propos, sans avoir trouvé de réponse. Un jour, peut-être.

D’ici là, donc : quelle place pour le puppy play dans le défilé de la Fierté? Ici comme partout, celle que nous voudrons bien lui donner. Le «nous» en question, c’est celui des LGBTQ+, qui seuls ont voix au chapitre pour déterminer ce qui a sa place dans ce défilé. Je suis déçu de ceux d’entre nous qui sont frileux par rapport au puppy play; ce pourquoi je tiens à les secouer un peu. Le défilé a – ou du moins devrait avoir – trois fonctions. Ceux qui ont un sixième sens historique nul voient la plus évidente : la célébration. Réaliser notre intégration mérite en soi toutes les paillettes du monde. Un sixième sens plus développé mène vite à la deuxième : la commémoration. Nous nous rappelons Stonewall et le Sex Garage, nous nous souvenons des combats des générations précédentes pour notre reconnaissance, et nous les en remercions. La troisième fonction mérite d’être explicitée. Il s’agit de la continuation : celle de la suite de la démarginalisation des marginaux (et les mots sont choisis pour répondre à un article dont vous avez tous entendu parler).

Vous dites que les fétiches peuvent rester dans les chambres à coucher? On ne disait rien d’autre de l’homosexualité il y a quelques décennies : un amour qui ne sert pas la reproduction! un amour qui ne fonde pas naturellement une famille! que ça reste dans les chambres à coucher! On y limite vite ce qu’on ne comprend pas. Et si la Fierté se montrait disponible à toutes les diversités, autant connues qu’inconnues? Si, au moins un jour par année, on permettait à toutes les différences de s’afficher en les regardant avec curiosité, même si elles restent encore plutôt des questions que des réponses? Si le puppy play n’était qu’un autre «love that dare not speak its name» qui osait enfin prendre la parole, et si le choix que nous avions était de lui mettre une muselière ou bien de le laisser japper un peu par-dessus notre malaise? De mon côté, ma décision est prise. J’espère que la vôtre reste ouverte à une reconsidération. Tiens! ma considération n’a peut-être pas été aussi actuelle et tempestive que ça, finalement…