Dès le 18 octobre

Pedro Almodóvar: gloire du passé, douleurs actuelles

Yves Lafontaine
Commentaires
gloire du passé,  douleurs actuelles

Amodovar revient avec un beau film d’essence auto- biographique, mais sans narcissisme, sur le retour à la vie d’un cinéaste en panne d’inspiration et de désir.

Douleur et Gloire décrit le retour à la vie d’un homme à qui Antonio Banderas prête ses traits, et Almodóvar ses névroses (autant que ses habits). Sans narcissisme ni complaisance, le film est d’une humanité telle qu’il ménage chaque personnage — du médecin se penchant sur la kyrielle de maux dont est atteint Salvador (migraines, lombalgies, acouphène, dépression, dépendances…) jusqu’à la mère mourante de celui-ci lui assénant sans aigreur des reproches — une épaisseur et une dignité auxquels les comédiens, tous exceptionnels, donnent magnifiquement corps.
 
Lorsqu’on rencontre Salvador, il est dans cet état quasi catatonique où l’ont plongé la mort de sa mère et une opération du dos. C’est un de ses vieux films au titre programmatique, Sabor, présenté à la Cinémathèque de Madrid, qui va le remettre sur le chemin de la vie, chemin dont les diverses stations n’auront rien de catholique: découverte de l’héroïne, qui s’avérera machine à ressouvenir, retrouvailles avec un comédien jadis détesté, puis avec un amant adoré (l’occasion d’un magnifique baiser de retrouvailles et d’adieux) et, enfin, remémoration du tout «premier désir», enfoui, dont le surgissement va permettre à Salvador de reprendre pied. Des scènes de jeu-nesse ponctuent ces embardées, et elles ont dès le départ la saveur idéale de l’enfance.
 
Que serait un film d’Almodovar sans la figure de la mère grandement présente ? C’est à sa muse préférée qu’il offre ce rôle rempli de délicatesse qu’il se plaît à filmer à nouveau avec une vraie attention. Penelope Cruz est dans Douleur et Gloire l’une des mères les plus douces que le réalisateur ait mises en scène; malgré la pauvreté, malgré les pro-blèmes, elle expose une partie d’elle très tendre et généreuse. Alternant souvenirs enfantins d’un petit garçon découvrant son homosexualité et le présent d’un cinéaste qui tombe dans l’héroïne, 50 ans séparent les scènes et pourtant, la même bienveillance s’en dégage.
 
gloire du passé,  douleurs actuelles
 
Douleur et Gloire n’est pas la cathédrale baroque et hystérique qu’on pourrait attendre d’un film avec un tel titre, d’un tel cinéaste. Non, si Pedro Almodóvar n’a pas eu peur de se frotter ici aux grandes réflexions, la vie et l’œuvre, le désir et la création, la réalité et la fiction, il l’a fait avec un calme et une évidence qui ont quelque chose de stupéfiant, faisant de ce film l’un de ses meilleurs, et de ses plus autobiographiques.
 

Almodovar en 4 questions

Rejoint pat téléphone à Madrid, j’ai pu poser 4 questions au réalisateur espagnol, que j’avais rencontré pour la première fois, il y a maintenant 30 ans.
 
«Je déteste la fiction autobiographique», déclare la mère dans Douleur et Gloire. Comprenez-vous ce qu’elle veut dire?
Certainement. L’autofiction est un genre délicat, car on ne travaille pas seulement avec des éléments de sa propre vie, mais inévitablement avec les vies d’autres personnes aussi. J’aborde différents thèmes dans le film — la famille, les mères, le désir, la création, l’enfance — et ceux-ci sont tous aussi importants pour moi. Si vous les prenez tous ensemble, vous avez une bonne idée de ce qui me préoccupe. Ce que j’en pense.
 
Quelle est la part de véracité dans le film?
Je ne peux pas donner de pourcentage. Certaines choses sont authentiques, d’autres fictives. Je ne suis pas tombé follement amoureux d’un jeune maçon dans mon enfance, mais cela aurait pu arriver. Je n’ai jamais eu de conversation cruelle avec ma mère, mais cela aurait pu se passer aussi. Je n’ai jamais vécu dans une grotte, mais je sais quel effet cela fait de devoir déménager.  Et comme le garçon dans le film, j’ai vécu dans un monde parallèle haut en couleur, même si l’Espagne d’après-guerre était surtout une grande misère. Le point de départ est ma réalité, et après cela devient de la fiction.
 
Ce film parle de la souffrance et de la réussite. Qu’est-ce que la réussite pour vous?
La réussite a de nombreux visages. Pour le personnage, elle signifie pouvoir vivre dans un bel appartement avec de belles œuvres d’art aux murs. Sa souffrance n’a donc rien à voir avec ce que beaucoup de gens doivent supporter. Elle est relative. Ma définition de la réussite, c’est d’avoir pu faire les films que je voulais faire. Ce n’était pas évident, car mes films sont extrêmement personnels.
 
Douleur et Gloire  parle d’un réalisateur qui frémit à l’idée qu’il ne pourra plus faire de films. À 70 ans, avez-vous cette crainte ?
La seule manière de vaincre les problèmes avec lesquels le personnage principal se débat dans le film, c’est de continuer à écrire. Et de dormir huit heures chaque nuit. Je travaille sur de nouveaux projets et il y a en ce moment deux idées que j’aimerais développer plus. Trouver des histoires n’est jamais un problème. Vous en trouvez des dizaines tous les jours dans les journaux. Le hic, c’est que ces histoires doivent réveiller quelque chose en moi, une passion qui me donne envie de m’y accrocher. Alors pour la suite des choses, on verra...
 
Le film DOULEUR et GLOIRE de Pedro Almodova prendra l’affiche au Québec le 18 octobre.