THÉ BÉNÉFICE, dimanche 6 octobre

«L’Âne de Carpizan», le roman le plus drôle de la littérature québécoise?

Louis Godbout
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Un entretien de Louis Godbout  des Archives gaies du Québec avec Julien Vallières  du Centre de recherches interdisciplinaires en études montréalaises. Ce dernier donnera une conférence, dimanche prochain,au profit des Archives gaies du Québec.

Page couverture de L’Âne de Carpizan, roman satirique publié en 1957.

Louis Godbout : L’Âne de Carpizan est un véritable ovni littéraire, qui est passé presque inaperçu dans la sombre et étouffante atmosphère du Québec de 1957. Même la publicité rigolote que son auteur Raymond Goulet en faisait dans Le Devoir en soulignait la curiosité quasi extra-planétaire : 

 

Publicité parue dans Le Devoir, le 18 novembre 1957, Page 9

 

Quand ton ami et collaborateur Alexis du Tertre m’a refilé quelques chapitres de L’Âne de Carpizan, je n’arrivais pas à croire que cette œuvre était contemporaine de notre littérature très torturée qui traitait de l’homosexualité à la même époque. J’étais certain qu’il s’agissait d’une supercherie, tant cette satire délirante détonne avec les romans ou pièces de théâtre dont on fait habituellement mention. Peux-tu nous situer cet ouvrage dans le paysage littéraire de l’époque?

 

Julien Vallières: Contrairement à l’idée préconçue qu’on s’en fait, l’atmosphère n’est pas sombre et étouffante au Québec en 1957. À bien des égards, la liberté y est plus grande qu’aujourd’hui, ne serait-ce qu’en raison des moyens de surveillance qui n’étaient pas du tout les mêmes. Surtout à Montréal, qui avait la réputation d’être une ville très libérale.

À l’époque, si la peinture des tourments a encore la cote auprès de certains auteurs, de ceux qui aspirent à la reconnaissance de l’institution littéraire, de nombreux autres auteurs donnent plutôt dans la fantaisie, en particulier parmi ceux qui pratiquent les petits genres. La tradition du journalisme littéraire, où la satire était en faveur, rencontre alors la radio, dont les moyens de diffusion formidables donnent aux productions de ses artisans une portée culturelle sans précédent. Ce n’est pas trop forcé que de dire que la satire délirante que tu mentionnes évoque l’esprit qui régnait au sein de certaines émissions, tout comme l’accumulation des péripéties dans le roman se retrouve dans la succession rapide des sketches qu’on y diffusait.

Pour se forger une juste idée du paysage littéraire de l’époque, du point de vue qui nous intéresse, en dehors de la radio, il faut examiner les périodiques et, en particulier, les revues. Raymond Goulet y publiera, d’ailleurs. On trouve dans les revues une diversité de tons, de la fantaisie encore, de la satire, mais aussi la description de situations absurdes, des remémorations oniriques et des récits philosophiques, diversité au sein de laquelle L’Âne de Carpizan, sans en diminuer la charge, se conçoit mieux.

On ne retrouve aucune critique ou compte-rendu du roman dans les journaux et revues de l’époque. Pas le moindre souffle de L’Âne de Carpizan ne se manifeste jusqu’à ce qu’Adrien Thério en publie quelques extraits dans son anthologie de L’Humour au Canada français en 1968. Pourtant, la production littéraire québécoise n’est pas très abondante en 1957 et il est difficile de croire que ce roman n’ait pas attiré l’attention des journalistes et lettrés. L’Âne de Carpizan a-t-il été victime de censure?

Julien Vallières: Si le livre est passé inaperçu, il faut en accuser, en partie du moins, sa faible circulation. Imprimé à compte d’auteur, le livre n’a pas été distribué. Les exemplaires que j’ai pu manipuler contenaient la plupart du temps la signature de Raymond Goulet, ce qui tend à suggérer qu’ils ont été offerts par l’auteur d’une manière ou d’une autre. Cela n’est pas particulièrement étonnant. Goulet est danseur professionnel de ballet. Le métier, précaire, ne lui laisse pas beaucoup de temps de loisir pour faire la réclame de son livre. On sait que pour poursuivre sa carrière de danseur il quittera quelques années plus tard Montréal. Originaire de Rivière-du-Loup, appartenant au milieu de la danse, il ne semble pas avoir cultivé des amitiés littéraires nombreuses durant son passage dans la métropole, ou, s’il en a cultivé, son départ pour l’Ouest canadien au début des années soixante ne lui a pas permis de les maintenir. À cet égard, que le titre n’ait pas été recensé par le Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, qui ratisse large, témoigne de sa rareté.

Je me suis toujours intéressé à la littérature comme source historique pour comprendre l’histoire de l’homosexualité. (C’est souvent mieux que les sources judiciaires…) Peut-on comprendre que ce roman reflète l’existence d’un monde plus libre et plus contestataire qui existait en marge de la bonne société catholique canadienne-française? Le monde de l’art, celui de la danse dans le cas de Raymond Goulet qui était danseur de ballet, était-il à ce point affranchi des préjugés?

Julien Vallières: Il ne fait aucun doute que ceux qui fréquentaient les milieux où se cultivaient les arts menassent des vies beaucoup plus libres qu’on aime à dépeindre celles des habitants des villages ruraux ou celles des ouvriers et petits commis de la grande ville. C’est vrai des années cinquante, comme avant et comme après. Les exemples abondent. 

Le danseur Raymond Goulet se maquillant avant d’entrer en scène.

 L’Âne de Carpizan aborde l’homosexualité, mais aussi le travestisme et le trans-genrisme. Il y avait bien quelques rares personnalités publiques du monde du spectacles qui mettaient ces questions en relief – je pense à Guilda et à Coccinelle — mais de là à y mêler l’église, il fallait un sacré culot. Dix ans auparavant, les signataires du Refus global avaient payé cher leurs audaces. Sais-tu quelles furent les conséquences pour Raymond Goulet? On a parlé d’excommunication; est-ce que cela est avéré?

 

Julien Vallières: S’il fallait du culot pour publier un livre tel que celui-là et en faire circuler quelques dizaines d’exemplaires, pour un jeune homme fréquentant les milieux artistiques montréalais des années cinquante, certainement un peu. Il faut se garder toutefois d’imaginer Raymond Goulet bravant seul le dragon de la bigoterie. Pour ne rien dire des spectacles de cabaret, depuis longtemps, la caricature journalistique ne se privait pas de travestir des personnages publics. En littérature, d’autres avaient mêlé satire, sexualité et religion. Pour ne donner qu’un exemple, cette même année, l’écrivain Jacques Ferron publiait aux éditions de la File indienne Modo pouliotico, un volume posthume réunissant les vers du sculpteur André Pouliot. Pouliot est l’auteur de pièces fameuses comme « La suceuse-branleuse bafouée » ou « La tribade saphistiquée », ou encore « Chez le docteur séraphique » (saint Bonaventure). Certes, il s’agit d’un illustre inconnu de nos lettres lui aussi. La satire est considérée un genre mineur…

L’excommunication, en 1957, c’était anachronique. Cela n’eût plus porté beaucoup à conséquence. De toute façon, son baptistaire n’en fait pas mention, là où habituellement un acte de cette sorte est enregistré. D’ailleurs, la sépulture de Goulet est située en terre consacrée. Tout indique que ce soit une exagération. Peut-être visait-elle le refus qui lui fut signifié peu de temps après la publication de L’Âne de Carpizan de renouveler le contrat de danseur qui le liait au service de la télévision française de Radio-Canada.

Est-ce que Goulet possédait une bibliothèque? En connait-on le contenu? Je me demandais s'il avait lu des ouvrages sur les trans ou travestis. Il y en a une bonne douzaine, parus avant 1957, et pas seulement des ouvrages médicaux, mais des romans, des mémoires et des biographies.

Julien Vallières: Les livres qui composaient la bibliothèque de Goulet ne me sont pas connus. Ses références sont nettement littéraires. Il cite les écrivains français Voltaire, Montesquieu, de Sade et Pierre de Nolhac. Il a lu Rabelais à coup sûr, probablement Alfred Jarry, maints auteurs contemporains sans doute. Un jeu de mots laisse croire qu’il connaissait le philosophe allemand Martin Heidegger. Savoir s’il avait lu des ouvrages sur les trans ou les travestis, spécifiquement, on ne peut que conjecturer.

Et as-tu identifié l'éditeur qui voulait publier une nouvelle version de l'Âne de Carpizan mais qui a été arrêté parce qu'il était felquiste?

Julien Vallières: Était-il felquiste cet éditeur, ou, simplement, fut-il arrêté arbitrairement comme des centaines d’autres personnes au moment de la Crise d’octobre? Ce pourrait être Gérald Godin des éditions Parti pris, une lettre tardive suggère que les deux hommes se connaissaient, mais rien n’explique que le projet ait été abandonné, puisque Godin a poursuivi ses activités d’éditeur après avoir été relâché.

LG : Merci pour ces réponses. J’ai hâte d’en entendre plus lors de ta conférence bénéfice du 6 octobre!

 

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Vous êtes cordialement invité(e) à un THÉ BÉNÉFICE, précédé d’une conférence de Julien Vallières sur la redécouverte du roman satirique L’Âne de Carpizan de 1957 et sur son auteur Raymond Goulet au profit des Archives gaies du Québec, LE DIMANCHE 6 OCTOBRE 2019 ENTRE 15H30 ET 18H00 au 2321, avenue des Érables, app. 201, à Montréal.

Seulement cinquante places sont disponibles.

RÉSERVATIONS : 514 845 5030 ou [email protected]