30 juillet, 1958 – 30 août 2019

Michelle De Ville ou la fureur de vivre

Viviane Namaste
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Michelle De Ville est morte le 30 août 2019. Son héritage est celui d’une femme qui s’est battue pour vivre selon ses propres désirs, et non selon les attentes de la société. Active dans le milieu trans à Montréal depuis la fin des années 1970, elle était engagée à plusieurs niveaux. 

Plus jeune, elle a joué un rôle central dans au moins trois films de Bashar Shbib : Or D’ur (1984), Amour impossible (1984) et Evixion (1986). Elle a également fait une apparition dans le film Lipstick (1993) de Lois Siegel. Elle était impliquée dans la scène new wave montréalaise au milieu des années 1980, notamment aux clubs The Glace et The Beat. Elle a également travaillé comme serveuse, et plus tard comme « door bitch » au club The Beat. Ce dernier emploi lui accordait le pouvoir discrétionnaire de déterminer qui allait entrer dans le club ou pas. Elle éprouvait un plaisir immense à assurer une ambiance et une esthétique conviviales, au cœur du nightlife montréalais.

De plus, elle faisait des performances aux bars PJ’s et Cléopâtre, respectivement dans l’ouest et dans l’est de la ville. Elle a également travaillé comme prostituée, procurant de la jouissance aux hommes de Montréal. Elle n’avait pas honte de ce métier, et nous le nommons ici pour donner l’heure juste de sa vie. D’ailleurs, elle aimerait bien cela : in your face

Outre ses travaux artistiques et professionnels, elle était militante de première ligne. Dans les années 1980 et 1990, elle était une des premières personnes à dénoncer les politiques discriminatoires de certains bars gais à Montréal, qui interdisaient l’entrée aux femmes (y compris les femmes trans). Si vous êtes une femme et vous avez déjà fréquenté un bar gai à Montréal depuis 1990, c’est grâce au travail de Michelle De Ville, entres autres. 

Outre ses implications artistiques et professionnelles, Michelle était militante de première ligne. En 1990, en partenariat avec C-SAM (Comité sida aide Montréal), elle a joué un rôle primordial dans l’élaboration d’un projet sur le sida s’adressant à la communauté transsexuelle et travestie, une des premières initiatives au monde conçues pour ces personnes vulnérables. Elle était impliquée au sein des groupes militants sur le sida Réaction-Sida et ACT-UP Montréal. Qui pourrait oublier la De Ville arrivant à une réunion de travail ou à une manifestation publique, vêtue d’un manteau de fourrure dont la poche de poitrine laissait émerger la tête de son chien Pampino? Elle insistait pour dire que si on allait réclamer nos droits humains, we had to look good.

En 1994, elle a créé et animé un groupe de soutien pour les personnes trans en lien avec le VIH/sida, à l’organisme Spectre de rue. Elle a été bénévole dans plusieurs organismes – StellaCACTUS-MontréalASST(e)Q, la Coalition pour les droits des travailleuses et des travailleurs du sexe –, offrant son expertise et ses contacts. Elle a organisé plusieurs soirées de collecte de fonds dans le cadre de la lutte contre le sida, rendant hommage aux artistes Dani Solari et Oogie, et rassemblant une communauté diversifiée. Elle a également dénoncé la violence policière et le harcèlement policier à l’égard des personnes trans et des travailleuses du sexe, exigeant que tout le monde soit traité par la police avec dignité, peu importe son travail ou sa façon de se présenter. 

Sur le plan communicationnel, De Ville n’était pas toujours facile. Elle n’avait pas la langue dans sa poche, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais peu importe ce qu’on pensait ou ce qu’on disait d’elle, c’était une personne qui se tenait debout. Elle a aidé ses consœurs et a insisté pour que les personnes pauvres et marginales soient considérées à part entière. 

La vie de Michelle De Ville témoigne de l’intégrité sans compromis d’une personne qui tenait férocement à vivre sa vérité. Nous pouvons lui rendre hommage, tout simplement, en nous tenant débout et en vivant notre propre vérité. 

Elle rajouterait : À condition d’avoir la tenue De Ville obligatoire. – Viviane Namaste