AU-DELÀ DU CLICHÉ

Se débarrasser de la masculinité toxique, ça prend du temps...

Samuel Larochelle
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Sammuel Larocheele

Le chemin pour me défaire d’une vision archaïque de la masculinité est plus long que je l’imaginais. Lors d’un récent voyage au Moyen-Orient, là où les stéréotypes de genre sont encore profondément ancrés dans les mentalités, j’ai réalisé à quel point j’étais fier de ne pas être un mâle alpha. Cependant, peu après mon retour au Québec, ma supposé aisance avec le spectre des genres a frappé un mur...

 
Lorsque j’ai fait mes bagages pour le Liban et la Jordanie, j’ai mis certaines choses de côté : mes rompers (des ensembles une-pièce à manches et jambes courtes) et mon vernis à ongles bleu marine foncé. Puisque les personnes LGBTQ+ sont encore très marginalisées dans ces pays, j’ai décidé d’assurer ma sécurité en n’assumant pas pleinement mon plaisir à jouer avec certains codes de genre. Je savais que mon allure physique – ma peau blanche très pâle, mes yeux bleus et mes 192 cm – attirerait l’attention des locaux : ayant l’habitude de voyager dans des pays non occidentaux, j’ai accepté depuis longtemps que le mot «étranger» était étampé dans mon front partout où j’allais. J’ai toutefois osé quelques éléments d’apparence banale qui pourraient susciter des réactions : cheveux longs (très rares chez les hommes là-bas), camisoles et shorts arrivant à mi-cuisses. Plusieurs Libanais et Jordaniens m’ont expliqué que si les locaux réalisaient que je suis gai à cause de mes vêtements ou de mon attitude, leurs réactions seraient teintées d’indifférence ou d’un jugement sans conséquence. J’ai aussi compris que les préférences sexuelles des étrangers – si elles ne sont pas affichées en gestes – ne dérangent jamais autant que celles des locaux. 
 
Je déambulais dans les rues en voyant parfois des têtes se tourner. Plusieurs visages ne cachaient pas leur jugement. Et même si je ne comprends pas l’arabe, je savais que certaines conversations étaient teintées de remarques désobligeantes à mon égard, en raison de leur non verbal. Pourtant, jamais je ne me suis senti en danger. Je dirais même que ces réactions m’ont fait du bien. Le fait de passer trois semaines dans ces pays où l’homosexualité est condamnée avec autant d’intensité que la masculinité toxique est célébrée m’a appris à m’assumer davantage. Tous les jours, j’observais les codes traditionnellement mâles autour de moi : une quantité folle d’hommes très musclés, aux cheveux courts, avec des visages barbus et une démarche carrée, sans oublier les applications de rencontres affichant une extrême majorité d’hommes actifs sexuellement, dont plusieurs se décrivaient comme des «pure tops». Comme si le cliché du passif-soumis associé à la faiblesse et à la féminité était encore bien vivant dans ce coin du monde (tout comme dans plusieurs pays occidentaux comme le Canada). Dans les sociétés où la diversité sexuelle est encore mal vue auprès d’une importante frange de la population et où l’homophobie intériorisée est très présente, je comprends pourquoi les homosexuels se cachent et pourquoi les hommes se cons-truisent des personnages de mâles alpha. Cela dit, plus je les voyais aller, plus je dési-rais suivre le chemin inverse : me foutre de ce que mes vêtements, ma démarche et ma gestuelle laissent entendre, et être pleinement qui je suis, dans la mesure où ma sécurité n’était pas compromise. 
 
Je suis rentré au Canada avec l’intention de rester connecté à ce besoin d’authenticité. J’ai porté mes rompers avant que l’automne s’installe. J’ai remis du vernis quand le cœur me le disait. Je prévois me faire percer les oreilles bientôt. Rien de grandiose. Simplement le plaisir de jouer avec les codes. Toutefois, ces mêmes codes m’ont préoccupé quelques jours plus tard. Tinder a mis sur ma route un garçon avec qui j’avais prévue une rencontre… que j’ai fina-lement annulée. En analysant ses photos, j’ai réalisé qu’il correspondait à l’image traditionnelle d’un homme sur la moitié des images et qu’il allait beaucoup plus loin que moi dans le spectre de la féminité sur les autres photos. En lui faisant part de mes interrogations, j’ai compris qu’il vivait une réelle fluidité de genres. Je n’ai pas un mot à dire sur ses choix. Je l’encourage à être qui il veut. Mais j’ai réalisé que mon attirance physique était absente quand l’apparence d’un homme est très proche de celle des femmes. Je n’affirme pas qu’il n’est pas un être attirant en général, mais simplement que mes goûts sont ailleurs. 
 
Ironiquement, je supprime tous les hommes qui écrivent «masc for masc» sur les applications de rencontres. Je refuse d’être enfermé dans le carcan de la masculinité qui proscrit certaines couleurs et coupes de vêtements, certaines professions et certains champs d’intérêt. J’aime les gars qui osent des accessoires et des vêtements non traditionnellement associés aux hommes. J’aime l’idée de jouer avec les codes. Et je prône l’acceptation totale de ceux qui vont plus loin dans le spectre. N’est-ce pas ironique que, dans le même mois, la vie m’ait encouragé à assumer certains aspects de ma féminité et à préciser comment cette même féminité pouvait parfois ne pas m’interpeller? Comme quoi, notre rapport aux codes de genre ne cesse peut-être jamais d’évoluer. Qui sait? Dans cinq ans, ma réponse aura peut-être changé...