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Des drags québécoises secouent la Colombie-Britannique rurale

Samuel Larochelle
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Fugues
Photo prise par © Fugues
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Vagelina Johnny, Shiraz DeVille et Aloë Vera ont fait une entrée fracassante dans le paysage de Nelson, une petite ville de Colombie-Britannique d’environ 10 000 habitants qu’on surnomme, drôle de coïncidence, The Queen City. Les trois drags sont personnifiées par Alex Pilon, Marjorie Ménard et Leven Sonego, deux Québécois et un Ontarien exilés dans l’Ouest canadien.
 
Ayant l’habitude de passer ses étés en BC depuis des années, Alex Pilon a choisi de s’y établir «quelques mois de plus» à la suite d’une rupture. Près de six ans plus tard, il y est encore. En plus d’y avoir développé une belle carrière de coiffeur-styliste et retrouvé l’amour, il est tombé sous le charme de son nouveau coin de pays. «Nelson est une petite ville riche en culture et en plein air, avec une grosse communauté queer, explique le jeune homme originaire de Saint-Lin. Je vis dans un trou à huit heures de Vancouver et à huit heures de Calgary, mais il y a plein d’affaires qui se passent ici.» Parmi celles-ci, les soirées de drags organisées par son groupe The Dancing Legs. Lors de leur premier spectacle, en décembre 2017, la réaction du public a dépassé toutes leurs attentes. «Les gens capotaient! Et je suis humble en disant ça. Dans la région, il y a une grosse scène burlesque qui était saturée. Les gens voyaient les mêmes performances depuis des années. Nous sommes arrivés au bon moment avec la drag. Dès notre premier numéro, nous avons eu deux ovations debout, dont une avant la fin du numéro!»
 
 
Cette réaction pleine d’enthousiasme et d’ouverture n’est pas surprenante pour le Britanno-Colombien d’adoption. «Il ne faut pas comparer la Colombie-Britannique avec l’Alberta, qui est vraiment conservatrice. C’est peut-être difficile à croire pour les gens qui ne sont jamais venus, mais la région est très ouverte. Ici, tout est accepté: les mentalités, les religions, les orientations sexuelles. Tu peux penser ou être ce que tu veux.» Depuis des années, le Québécois rêvait d’essayer la drag.
 
«Quand tu es gai, je pense qu’il faut que tu le fasses au moins une fois dans ta vie. La drag permet d’être toi-même sans aucun filtre en jouant un personnage qui peut tout se permettre… ou presque. Au début, mon chum, mon amie et moi, on pensait vivre ça une seule fois, mais il y a eu un effet boule de neige. On est esclave de notre succès!» À raison d’un à deux soirs par mois – dans une petite localité, rappelons-le – les Dancing Legs proposent des spectacles de 60 à 90 minutes dans les bars de la ville. Le public apprécie leurs chorégraphies particulièrement relevées et leurs costumes. «On joue avec les frontières des genres. Marjorie est un peu drag king, un peu bio queen. On garde nos moustaches. Au début, les gens nous parlaient que de ça!»
 
 
Leur popularité est si grande qu’ils ont pris l’habitude de tenir des auditions pour sélectionner ceux qui veulent se joindre à eux. «On reçoit entre sept et quinze demandes par show, et ça va toujours en augmentant.» Leurs prestations sont d’ailleurs réputées pour leur éclectisme et leur hétérogénéité. «C’est difficile de nous donner une étiquette. Dans nos shows, plusieurs femmes hétéros et lesbiennes essaient la drag. Un père de famille en fait aussi. Sa femme a débuté ensuite. Et leur petite fille vient les voir. Sur quinze numéros dans un spectacle, cinq sont de la drag-queen traditionnelle.» La communauté queer a même une Pride à Nelson depuis quinze ans. Pour ne pas dire deux.
 
En août 2019, Alex, Marjorie, Levan et les leurs ont décidé de créer leurs propres activités. «Pas que leur Pride était plate… mais on ne s’identifiait pas aux personnes qui l'organisent. Elles savent qu’elles sont vieux jeu. On voulait amener du vent frais, mais elles ont refusé nos idées. Pourtant, elles assistent à tous nos shows…» Ils ont donc décidé d’organiser des spectacles, un drag brunch et un dance party sur la rue principale. Très impliqué dans la communauté, Alex et son amoureux Levan imaginent y vivre encore quelques années. «Mon chum est à l’école présentement en design graphique. Mes affaires de styliste vont bien. On pense beaucoup à revenir dans l’est du pays, possiblement à Montréal, mais pas avant deux, trois, quatre ou six ans…»