Liminal de Jordan Tannahill

La vie queer

André Roy
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JORDAN TANNAHILL
Photo prise par © JORDAN TANNAHILL

Si quelque chose est considéré comme liminal, cela signifie qu’il est à la limite de nos perceptions. Est liminal ce qui souligne la base de nos sens. La liminalité désigne, en fait, un entre-deux, par exemple entre la norme et l’altérité, entre l’ouvert et la limite. Être homosexuel ou trans pourrait être aussi un fait liminal. On parle de liminalité tant en anthropologie qu’en philosophie et en science géographique.

 
LA VIE QUEERC’est ainsi que le livre du Canadien Jordan Tannahill pour être classé dans cette catégorie de l’indéfini comme du trop-plein. Il est entre deux genres littéraires: la fiction et l’autobiographie. Mais essayer de séparer les deux genres, de trouver la vérité dans l’un et l’autre genres est impossible. Il n’y a pas de frontières entre les deux.  Et c’est bien ainsi pour apprécier à sa juste valeur – qui est grande – de ce Liminal poétique et touchant qui met en scène Jordan durant une quinzaine d’années de sa vie.
 
C’est un Torontois extrêmement cultivé; il lit Simone de Beauvoir, Julie Kristeva, Michel Foucault, Jean Genet, Saint-Augustin et d’autres auteurs par lesquels il essaiera de se définir. Tout cela commence par un choc, la mort de sa mère – qui aura été puissamment présente dans sa vie – en janvier 2017, qui lui permettra de faire un retour sur lui-même et sur sa vie de bâton de chaise, de trouver, comme il l’écrit à la toute fin du roman, son chemin. Tout compte fait, on peut dire de ce faux-vrai roman, que l’auteur définit comme une autofiction (comme le veut une récente tradition française), qu’il est un hymne d’un garçon homosexuel de trente ans à sa mère, un chant intense et personnel qui suit les règles de l’émotion et les lois de la sensibilité.
 
Jordan Tannahill a été décrit par les journaux anglophones comme un des meilleurs auteurs du Canada, un dramaturge et un metteur en scène accompli. Ses pièces de théâtre ont été traduites en plusieurs langues, mais, semble-t-il, pas en français au Québec (on est toujours dans l’éternelle schizophrénie canadienne) et jouées dans plusieurs villes du monde (Londres, Vienne, Avignon, Washington, etc.). C’est un artiste multidisciplinaire qui s’aventure dans la performance virtuelle et le cinéma.  Il a créé un centre alternatif Videofag, qui est devenu une niche pour le travail queer et d’avant-garde au Canada. Il s’est installé depuis quelque temps à Londres, au Royaume-Uni.
 
Ce centre alternatif se retrouve dans le livre, et bien d’autres éléments de sa vie qui font que l’écriture de Tannahill noue notre attachement au narrateur de Liminal. Dans l’embrasure de la porte de chambre où est allongée sa mère, dont il ne sait pas si elle est endormie ou morte (un signe liminal, justement), Jordan la regarde et se rappelle une mère jeune féministe sous le règne de Trudeau père et qui travaillait dans un labo de l’Université Carleton. Et sa vie commencera à se dévoiler dans la contemplation de sa mère. Un long monologue, vivant, débute qui mêlera tout, comportements comme réflexions philosophiques.
 
Une «confession» hybride qui jouera avec les théories philosophiques, littéraires et culturelles qui offrent à Jordan le meilleur moyen défricher le monde, que ce soit celui de la chute des deux tours new-yorkaises que celui de la vie des moines à l’occasion d’une visite en Bulgarie. Il a des idées grandioses et tire des plans sur la comète quand il découvre – avec son amie Ana qui sera toujours avec lui, de toutes ses aventures - un endroit au marché Kensington, à l’Ouest torontois, pour établir avec son premier amant Will un espace où il y aura des projections de films culte, des vidéos, une galerie d’art, des performances. Avec Ana et Will, il fait un road trip aux États-Unis (ils iront jusqu’à Vegas et Berkeley). Il ira ensuite au Mexique.
 
Tout ce qu’il fait alimentera sa réflexion sur la mort, l’amour, les genres «sexuels», l’abjection, l’exclusion, le corps, le vide, etc. Rien ne l’arrête, c’est un vrai flot ininterrompu de descriptions et d’introspection qui fait entrer le lecteur dans la conscience de Jordan, quels que soient les événements qu’il traverse et les théories qu’il élabore. Et comme le dit l’écrivain Tannahill dans une interview: le personnage voit tout à travers le filtre queer. Ce qui lui permet d’interroger les principaux thèmes de la vie sous un œil neuf, nouveau, inédit. Écrire un roman queer, c’est une façon de manifester ses idées sous leur meilleure forme. Et le livre est la chambre d’écho de l’universel et de l’intime.
 
Le roman se termine en Angleterre avec Osama, un Britannico-Pakistanais que Jordan a rencontré. Ce dernier continue de parler, de parler – autant du mathé-maticien Alan Turing que de Nigel Farage, le leader d’extrême-droite, comme du montage d’une performance vidéo qui ne se concrétisera pas. Mais Jordan revient toujours à sa mère qui a joué un rôle important dans chaque création de sa vie. La mort est pour lui une muse. Et le roman, un lieu de méditation.
 
Liminal / Jordan Tannahill, traduit (magnifiquement) de l’anglais (Canada) par Mélissa Verreault, Chicoutimi, Éditions La Peuplade, coll.: roman, 229 p.