Philippines

Les applications de rencontre, responsable de la recrudescence du sida ?

L'agence AFP
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Le nombre estimé de nouvelles infections virales causant le sida a plus que doublé au cours des cinq dernières années. Et le VIH se propage plus rapidement aux Philippines que partout ailleurs dans le monde.

Le nombre estimé de nouvelles infections dans ce pays d’Asie du Sud-Est a plus que doublé entre 2013 et 2018, atteignant des proportions épidémiques chez les jeunes hommes, selon le Programme commun des Nations Unies sur le VIH/sida (Onusida). L’explosion du virus qui cause le sida est à contre-courant de la baisse généralisée des infections dans le monde. 

Il est difficile d’en déterminer la cause, et les épidémiologistes se retrouvent inévitablement à faire un certain nombre de suppositions.

Mais les professionnels de la santé pensent que l’un des principaux facteurs a été les applications de rencontre, qui ont encouragé les rapports sexuels dans un pays où les normes sociales traditionnelles empêchent les gens d’utiliser la contraception et d’adopter des pratiques sexuelles responsables.

Plus des trois quarts des 67 395 Philippins qui ont été diagnostiqués séropositifs entre janvier 1984 ( date de la première infection apparue dans le pays ) et mai 2019 l’ont été au cours des cinq dernières années.

Selon le gouvernement, 96 % des personnes diagnostiquées au cours de ces cinq ans ont contracté le virus après une relation sexuelle. La grande majorité d’entre eux étaient des hommes gais et bisexuels âgés de 15 à 34 ans.

Le gouvernement ne dit pas comment ces personnes ont rencontré leurs partenaires, mais plusieurs patients, médecins, épidémiologistes et militants déclarent dans des interviews que la plupart d’entre eux se sont connus en ligne.

Jigg, qui se fait appeler simplement par son prénom, a été diagnostiqué séropositif en 2017. Aujourd’hui âgé de 27 ans, il dit qu’il croit avoir contracté le virus après ses premiers rapports sexuels non protégés avec un homme rencontré sur l’application gaie Grindr.

« De nos jours, les jeunes se rencontrent sur des applis et ils ont des relations sexuelles, explique Jigg, qui a partagé son expérience sur les réseaux sociaux, et compte aujourd’hui environ 57 000 abonnés sur Twitter. Nous devons leur apporter les connaissances et la documentation qui vont avec ».

Ces dernières années, des millions de jeunes Asiatiques se sont connectés à Internet grâce à des téléphones intelligents bas de gamme, de la donnée peu chère et des applications intuitives qui permettent une navigation facile malgré une faible alphabétisation.

Aux Philippines, pays catholique conservateur, Internet a permis à la communauté gaie de trouver du soutien en ligne, tout en facilitant pour la première fois les rencontres avec des personnes du même sexe. Cette nouvelle liberté sociale s’est heurtée à un manque d’éducation sexuelle, de moyens de dépister le VIH et, jusqu’à tout récemment, de médicaments préventifs distribués aux groupes à haut risque.

Les élus ont réagi cette année à l’épidémie en adoptant un projet de loi qui encourage l’éducation sexuelle dans les écoles et abaisse l’âge légal du dépistage du VIH de 18 à 15 ans.

Le ministère de la Santé du pays travaille avec des associations à but non lucratif qui proposent des tests de dépistage rapide du VIH par piqûre au doigt, à l’extérieur des discothèques gaies et en marge de certains événements populaires, comme les concours de beauté gais.

Le gouvernement a annoncé l’an dernier que les personnes dont le test est positif sont admissibles aux antirétroviraux, qui stoppent la progression du virus, bien que l’Onusida observe que la mise en application est encore lente. Les médecins et les principaux centres de traitement continuent d’insister pour que les gens subissent un test de confirmation en laboratoire avant que des antirétroviraux leur soient prescrits.

 Ce test de confirmation n’est effectué que dans un laboratoire fédéral surchargé, à Manille, ce qui retarde souvent les résultats de plusieurs mois. De nombreux patients ( en particulier ceux qui se trouvent en dehors de la capitale ) ne vont pas chercher les résultats ou renoncent totalement au test. L’Onusida estime que plus de 77 000 personnes porteuses du VIH vivent aux Philippines, alors que 67 395 ont été diagnostiquées.

Une autre difficulté consiste à s’assurer que les patients acceptent les antirétroviraux, dont le traitement se poursuit toute leur vie. Moins de la moitié des personnes testées positives sont actuellement sous traitement, selon les statistiques gouvernementales.

Les rencontres hétérosexuelles ont été le mode prédominant de transmission du VIH aux Philippines entre 1984 et 2007, date à partir de laquelle la tendance s’est déplacée vers les hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes. Environ 84 % des nouvelles infections signalées aux Philippines l’année dernière concernaient des hommes homosexuels et bisexuels, selon les données gouvernementales, contre 17 % au niveau mondial, d’après l’Onusida. En outre, les séropositifs sont plus jeunes aux Philippines. 

Desi Andrew Ching a été diagnostiqué séropositif en 2007, l’année où les infections ont commencé à augmenter dans la communauté gaie, dont il fait partie. Internet a offert aux homosexuels de nouvelles possibilités d’expériences et de rencontres, explique-t-il, mais le nombre d’infections a grimpé en flèche quelques années plus tard, lorsque des smartphones bon marché ont inondé les maisons philippines. En 2012, le sida a coûté la vie à nombre de ses amis.

 

« Je ne pouvais pas rester assis sans rien faire », explique M. Ching. Il a donc quitté son emploi chez JP Morgan Chase, cette année-là, pour fonder HIV Awareness and Support Group, une association à but non lucratif qui travaille avec le gouvernement pour encourager le dépistage du VIH. L’organisme s’appelle aujourd’hui HIV & AIDS Support House, ou HASH.

Mais convaincre les homosexuels de se rendre dans un centre de dépistage a été difficile. Le VIH était encore un sujet tabou et beaucoup d’hommes ne révélaient pas publiquement leur homosexualité.

M. Ching a donc ramené ses tests à la maison et a commencé à se mettre en contact avec la communauté par le biais de la technologie même qui a participé à l’essor de la maladie : les réseaux sociaux. Il a créé un profil sur Grindr et a fait venir des hommes ( en particulier ceux qui fournissaient des services sexuels rémunérés ) à son domicile.

« Les gens s’attendaient à une rencontre sexuelle. Au lieu de cela, je leur demandais de me rejoindre pour une petite expérience de piqûre de doigt », dit-il. Beaucoup de gens ont accepté de passer le test, à condition que M. Ching acquitte le prix de la prestation sexuelle, même s’il n’y avait pas de rapport sexuel. Cela a fini par lui revenir cher.

La stratégie des réseaux sociaux a cependant fonctionné et l’Onusida a débloqué des fonds pour former des bénévoles. De nombreux bénévoles ont créé des profils sur Tinder et Grindr, demandant aux personnes de passer un test VIH gratuit.

D’autres ont utilisé Facebook et Twitter pour encourager les gens à se faire dépister. Cette année, rien qu’à Manille, les bénévoles de M. Ching ont examiné 2 800 personnes. La plupart avaient utilisé Grindr pour demander de l’aide.

Un représentant de Grindr déclare que l’entreprise diffuse en plus sur l’application des publicités gratuites concernant les programmes philippins de sensibilisation au VIH. Il traduit dans une langue locale ses documents en ligne encourageant les rapports sexuels protégés.

Lors d’un concours de beauté gai à Manille, récemment, M. Ching, qui était juge, a annoncé un prix récompensant financièrement la personne ayant encouragé le plus grand nombre de participants à se faire tester.

Une quarantaine de personnes se sont fait tester ce soir-là, faisant la queue pour se faire piquer au doigt par les bénévoles de son organisme à but non lucratif.

« Beaucoup de gens ont peur de se faire dépister, explique Marigona, 29 ans, qui travaille dans un centre d’appels et se fait appeler par ce seul nom. Je préfère savoir que de vivre dans la peur ».

Certains bénévoles, comme Romar Valentine Torres, sont des vedettes des réseaux sociaux. Cet ingénieur en informatique de 39 ans compte 13 000 abonnés sur Twitter, où il démonte les fausses informations sur le VIH et encourage des pratiques sexuelles sans risque. Parfois, ses messages sexuellement explicites engendrent sur Facebook des menaces et des messages haineux.

« Beaucoup de Philippins sont encore très conservateurs et n’aiment pas voir les gens parler de sexe », dit-il.

C’est ce conservatisme qui a rendu difficile le déploiement de la PrEP, un médicament préventif contre le VIH autorisé aux États-Unis en 2012. Le médicament est administré à des groupes à haut risque, comme les travailleurs du sexe, les consommateurs de drogue et les hommes gais, dans la majeure partie du monde occidental.

« Nous avons essayé pendant des années de l’importer ici, assure Danvic Rosadino, gestionnaire de programme à l’organisme à but non lucratif LoveYourself, qui est autorisé par le gouvernement à distribuer des antirétroviraux. Mais les gens s’y opposaient parce qu’ils croyaient que cela encouragerait les rapports sexuels ».

L’organisme philippin de réglementation des médicaments l’a approuvé cette année, mais les pharmacies n’en ont pas en stock et l’assurance-maladie ne couvre pas son coût. LoveYourself est le seul organisme qui le distribue.

Récemment, lors d’un après-midi, des dizaines de patients sont arrivés à l’Institut de recherche en médecine tropicale ( le plus grand centre de traitement pour les patients atteints du VIH ) pour aller chercher des antirétroviraux. Parmi eux se trouvait Ico Johnson, un patient séropositif qui organise des ateliers de sensibilisation dans des multinationales et qui, cette année, a convaincu une grande entreprise du secteur de l’énergie de placer des distributeurs de préservatifs dans ses toilettes.

M. Johnson, également intervenant dans le développement personnel, a convaincu les médecins de le laisser visiter les salles des patients atteints du sida admis dans cet établissement. La médecin du plus jeune patient, un homme de 19 ans, a dit qu’elle ne savait pas combien de temps il allait vivre. 

Portant un masque chirurgical, M. Johnson s’est penché sur le corps squelettique de l’adolescent. Un tube lui fournissait des nutriments par le nez.

« Je vous ressemblais, lui a dit M. Johnson. Regardez comment je suis devenu gros maintenant, en montrant son ventre en pleine croissance. Ne perds pas espoir. Tu vas bientôt me ressembler ».