35 ans de Fugues

Claudine Metcalfe: une gaz-elle chez Fugues

Claudine Metcalfe
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Pendant de nombreuses années, Claudine a été journaliste/chroniqueuse à Fugues avant de diriger, durant quelques années, les destinées du magazine Gazelle.

J’étais l’hiver dernier, pour mes vacances annuelles, à Cuba. Rien d’original je l’admets. Devant nous, dans la file d’attente à la réception de l’hôtel, un couple, un petit bébé. Rien d’original en effet, bien que ce soit un couple de femmes. Rien de différent des autres parents qui eux aussi s’impatientent, vont promener le bébé en alternance, en attendant patiemment.

Autre banalité : je dîne avec une jeune nouvelle collègue au bureau et on discute de tout et de rien. Soudain elle me lance : « pi toi ta conjointe, elle travaille dans quel domaine? »… sa candeur et sa franchise m’ont presque déstabilisée. Avant, on prenait des gants blancs pour ne pas faire de « sortie de garde-robe forcée » (le « outing »), on n’osait pas parler de la vie privée des collègues au bureau. En 2019, il n’y a plus ce tabou, le silence a été brisé.  Les jeunes sont ouverts.

Je vais au Provigo au centre-ville. Une trans est caissière, personne ne la dévisage. Les exemples de banalité se succèdent tous les jours.

Ah et que dire de notre drapeau qui côtoiera une rondelle de hockey, la baguette du Maestro Nagano et des dessins d’enfants dans la capsule temporelle qui sera cachée dans le pont Samuel de Champlain! Nous sommes visibles.

J’ai assisté, au printemps, au spectacle d’Eddy DePretto, artiste ouvertement gai. Je m’attendais d’être entourée de la faune du Village. À part être une des plus vieilles, rien ne me différenciait des autres spectateurs : des gens bien ordinaires, des jeunes surtout des hétéros, qui font fi de l’orientation sexuelle.  Oui, j’en ai été étonnée. Les temps ont changé.

Qui aurait prédit ça quand je suis arrivée à Fugues en 1987! Elle est loin l’époque où jeune fille que j’étais, je décidai d’écrire dans un magazine gai. « Une gazelle parmi les fauves » m’appelait le rédacteur en chef Jean Denis. Ce surnom est resté. La tant attendue sortie mensuelle du Fugues était une bouffée d’air frais, un lien avec une communauté intrigante, la preuve que je ne suis pas seule dans le fond de ma banlieue, un coup de pouce pour avoir le courage de joindre mes semblables, dans les bars. Oui, dans les bars, parce que les bars étaient LE lieu de rencontres, de liberté, de découverte de musique branchée, échange d’une culture.  Il y avait les groupes militants ou les bars. Deux seuls remparts.

C’est ce qui a changé depuis la naissance de Fugues qui a 35 ans… Tout a changé! 

Une barrière de verre a volé en éclats. Les morceaux de verre ont déchiré le voile du silence qui nous emprisonnait.

Maintenant,  les téléromans ont leurs personnages gais ou leur couple de lesbiennes.  Toutes les vedettes qui se cachaient il y a quelques années à peine, reçoivent maintenant des prix et s’expriment au nom de la communauté.  On voit des couples de gais et de lesbiennes à tous les galas médiatisés. On a par contre besoin de nous retrouver parfois entre nous, dans des  médias qui parlent de nous, par nous. Merci  à Nathalie di Palma d’être à la barre de Lesbo Sons depuis des années sur les ondes de CKUT-FM. Et, bien que ce soit plus facile de défoncer des portes ouvertes, merci à Debbie, Ariane, Agnès, Monique et les autres qui s’affichent, qui osent s’afficher diront certaines. 

Certes il a des secteurs d’activités ou géographiques où il vaut mieux se garder une petite gêne sur notre vie privée pour notre sécurité.  Mais au Québec, que de pas de géants ont été fait depuis 35 ans! Je ne porte pas des lunettes roses et je sais que le militantisme doit être fort et présent ici et ailleurs. Je vois des témoignages d’agressions homophobes encore en 2019.

Je ne suis pas naïve.  Dans certains milieux et dans d’autres pays, la reconnaissance n’est pas atteinte. La reconnaissance des droits est une zone délicate. Parlez-en aux femmes des états américains rétrogrades.

Il faut continuer la lutte. La vigilance. L’espoir. Tout est fragile.

Mais, la place des femmes depuis 35 ans? Sommes-nous assez présentes? Fugues nous a toujours fait de la place. Jamais je n’ai senti de la part de la direction ou des collègues, une espèce de discrimination. La misogynie est parfois venue de quelques annonceurs qui ne voulaient pas de femmes dans un magazine gai. L’invisibilité venait des femmes elles-mêmes. Des commerçantes qui refusaient le mensuel Gazelle de peur d’avoir des réactions négatives, peur de la violence ou du vandalisme.  L’invisibilité vient aussi des lesbiennes qui ne se sentent pas interpellées dans un monde gai. 

Une fois acceptée puis banalisées, nous sommes encore plus invisibles. De marginalisées sommes nous devenues bien ordinaires?

P.S : Est-ce qu’il y a encore des lesbiennes qui font semblant d’être hétéro ou abstinente chez le gynécologue?