JUSTE LES MOTS JUSTES

Contre l’«hypersexualisation»

Frédéric Tremblay
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Frédérick Tremblay

Ceux qui me connaissent personnellement, et ceux qui m’ont suivi comme le chroniqueur du roman-feuilleton de la jeunesse gaie aux cuisses légères, hausseront probablement les sourcils à lire ce titre. Je les rassure d’emblée : c’est contre le concept d’«hypersexualisation» que j’écris, pas contre la chose. En fait, étant donné que j’écris contre le mot parce qu’il croit pouvoir s’autovalider sans que personne ne le remarque, je dois démontrer qu’il s’agit moins d’une chose que d’un jugement. La chose en elle-même, de manière neutre, ne peut être qu’une «sexualisation» : et encore, il faut montrer que le devenir- bruit-de-fond de la sexualité n’en est pas une à proprement parler.

Le suffixe «-sation» indique un processus plus ou moins ponctuel. La sexualisation doit donc être décrite comme une augmentation de la place qu’occupe la sexualité dans nos vies. La chose qui peut la mieux être décrite ainsi – la sexualité physique, l’acte sexuel –, est-elle de plus en plus envahissante? Les statistiques semblent indiquer que non. Le nombre de partenaires moyen augmente, à travers la polysexualité ou la monogamie sériée; mais en temps et en nombre de relations sexuelles, nous pourrions nous trouver en position stable, voire plutôt dans une tendance à la désexualisation. Ce à quoi on assiste – et ce qui confond –, c’est à une prolifération des images de la sexualité et des discours sur la sexualité. Mais il faudrait alors plus justement parler d’une «pornographisation» que d’une «sexualisation», pour indiquer qu’il y a augmentation de notre observation de la chose sans augmentation de sa pratique. Et je ne parle pas exclusivement de la «pornographie» de Pornhub et cie qu’on décrit habituellement par ce mot. Est dit «porno» ce qui relève de l’acte sexuel, et «graphie» ce qui relève de l’écriture. Même si éventuellement, l’histoire des médias suivant son cours, on est passé de l’écriture à l’image, puis de l’image au film, toutes ces représentations s’inscrivent dans une même distanciation d’avec l’acte. Et c’est donc presque tant mieux au fond qu’on n’ait pas inventé de nouveau mot pour chaque nouveau média qui s’en est emparé : un mot unique permet d’insister sur un effet similaire à travers chacun.
 
Pour certains psychologues, la pornographisation explique la désexualisation. La thèse reste à démontrer : on peut très bien jouer sur une alternance entre rapprochement et distanciation d’avec la sexualité; on peut très bien en parler davantage, en regarder davantage, et ne pas en faire moins que ceux qui n’en parlent et n’en regardent pas. Elle semble du moins ne pas mener à autant de sexualisation qu’on le pense et qu’on le dit. Et quand bien même il y aurait sexualisation, je ne permettrais pas qu’on dise qu’il y a «hypersexualisation». Ce n’est pas pour rien que l’ancien duo nymphomanie/satyriasis –même si le dia-gnostic féminin est bien plus connu que le masculin – est disparu du DSM (Diagnostic and Statistical Manual, la Bible de la psychiatrie) dans le courant du 20e siècle. En réinsistant sur un critère diagnostique qui se retrouve dans tous les troubles, soit «entraine une souffrance cliniquement significative ou une altération du fonctionnement social, professionnel ou dans d'autres domaines importants», on réalisait la nécessité de se réancrer dans la subjectivité du patient, trop longtemps négli-gée. Un trouble de dépendance à la sexualité reviendra très probablement dans un prochain DSM, comme un trouble de dépendance à la pornographie: mais on ne les diagnostiquera plus, comme avant, à des gens qui n’en ressentent ni souffrance, ni dysfonctionnement.
 
Ce trouble seul pourrait être dit «hypersexualité». Autrement, on sent le spectre d’un paternalisme malvenu qui prétend évaluer notre vie à notre place – et on s’hérisse. On ne s’hérisse pas tous avec une indignation aussi colorée que celle de Denis-Daniel Boullé, très vite sur la gâchette du «nous» et de la «communauté». De mon côté, cet argument, je l’ai utilisé pour défendre l’acceptation du puppy play dans le défilé de la Fierté, précisément au nom du rassemblement allosexuel dont c’est l’occasion. Pour être cohérent, je dois permettre à tous les allosexuels de ne pas se sentir tenus de porter le flambeau de la révolution sexuelle à tous les autres moments de l’année. Denis-Daniel Boullé, qui blâme la moralisation, en propose une  de la distinction collective.
 
Changement d’époque sans doute : l’individualisme de ma génération, dont je suis fier, entend se débarrasser de toutes les morales et fonctionner au seul désir. Une morale du désir reste trop une morale et n’a que peu de prises sur elle.
 
Briser ce «nous», dépasser cette «communauté LGBTQ+», est une solution en soi. Encore mieux : assumer de dire qu’on ne considère pas devoir être jugé selon les choix de gens qui ne sont nos frères ou nos sœurs que par l’orientation sexuelle ne résout pas le pro-blème; il le dissout. Ceux dont la famille biologique n’a pas toujours été un nid de compréhension et d’amour ont appris à dire que «les amis sont la famille qu’on choisit». On choisit aussi peu de quel utérus on sort que les autres qui seront allosexuels. On n’a pas à endurer sans rien dire ni rien faire que leurs erreurs retombent sur soi.
 
Le féminisme demandait et demande toujours que chaque femme soit jugée selon ses compétences, et non en fonction du sexe dont elle fait partie. Même quand il exige des quotas, c’est pour compenser les biais qui font qu’on peut penser le faire sans le faire vraiment – c’est une mesure temporaire, le temps que tous aient compris que les femmes peuvent être aussi compétentes que les hommes. 
 
Celui qui commettrait l’affront de retirer son respect à une femme pour ce qu’une autre femme ou un groupe de femmes ont fait, serait vite ramené à l’ordre : ce serait véritablement la pire forme de sexisme possible. Je demande le même traitement pour les allosexuels. 
 
Pornographisez le Village tant que vous voulez. Moi qui n’ai rien contre, j’irai encore. Ceux qui l’auraient boycotté pour éviter la salissure sur l’image de la «communauté LGBTQ+» ne réalisent pas que cette crainte même revient à tolérer d’être jugé sur la seule base de son allosexualité.