30 janvier 2020

Lagrime di San Pietro ou le don des larmes

Yves Lafontaine
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Dans une mise en scène de Peter Sellars, le Los Angeles Master Chorale présente pour la première fois à Montréal sa vision singulière de Lagrime di San Pietro (Les Larmes de Saint Pierre) de Roland de Lassus. La création de ce concert a eu lieu au Walt Disney Concert Hall de Los Angeles en 2016, et il ne cesse de parcourir le monde depuis. Le spectacle s’arrêtera à la Maison symphonique de la Place des Arts, pour une unique prestation, le 30 janvier prochain.

Lagrime di San Pietro constitue le chant du cygne de Roland de Lassus, un des plus grands compositeurs du XVIe siècle. Écrit en 1594, ce cycle de madrigaux rencontre une mise en scène sensuelle et lumineuse. Le madrigal est une forme ancienne de musique vocale qui s'est développée au cours de la Renaissance et au début de la période baroque. C'est essentiellement une forme polyphonique vocale a cappella. Comme la plupart des madrigaux, ceux de Lagrime di San Pietro sont composés sur des poèmes, sans répétition, ni refrain. Ils s'adaptent au sens du texte et expriment au mieux les sentiments de chaque vers par divers procédés, ne craignant pas de bousculer la phrase par des sauts inattendus ou de l'entrecouper par des silences qui, eux aussi, ont un rôle expressif.
 
Pas surprenant que ce cycle de 21 madrigaux spirituels à sept voix, composés sur des poèmes de Luigi Tansillo ont séduit Peter Sellars. Ces pièces révèlent une beauté intemporelle et universelle. «Une musique crépusculaire mais magnifique et visionnaire, d’une étrangeté spirituelle incroyable», disait d’ailleurs Peter Sellars en entrevue. Avec ce spectacle, ce dernier offre une vision très contemporaine de l’œuvre qui est l’un des plus hauts témoignages de l’art musical de la Renaissance. L'art millimétré du célèbre metteur en scène américain est connu — plus l'image est simple, plus elle est belle — et sert très bien l’œuvre qui s'ouvre, se déplie, se libère. La liturgie qu'il construit passe par le physique pour atteindre le métaphysique, par le geste pour toucher le sacré.
 
Vêtus dans des camaïeux de gris, vingt-et-un chanteurs apparaissent sur scène. Ils interprètent sept voix, qu'il est difficile de distinguer, tant elles s'entremêlent, se répondent et disparaissent avec fluidité et volupté. La gestuelle tantôt illustrative, tantôt symbolique, imaginée par Peter Sellars fait entendre les entrelacs polyphoniques de Lassus dans leur extrême sophistication et leur désarmante sincérité. La plupart des chanteurs sont assis et vont lentement se lever, tendant leur visage vers le ciel; côte à côte, leur corps entier fait rayonner la beauté de la musique de Roland de Lassus. L’engagement vocal et émotionnel des chanteurs est total. Peter Sellars ne s'y trompe pas, sa proposition de mise en scène représente avec force et justesse les madrigaux décrivant le chagrin éprouvé par Saint-Pierre après avoir renié le Christ, et chaque geste est interprété jusqu’au bout, avec une extrême concentration, et sans aucune réserve.
 
Lagrime
 
Le spectacle réussit à sublimer les zones d’ombre et les plus noires pulsions. Il y arrive de façon magistrale, notamment par la répétition de certaines séquences gestuelles et par l’insistance sur certains mots. La mise en scène de Peter Sellars produit un puissant effet corporel et une vigoureuse purgation des passions. On a vraiment l’impression qu’on assiste à un langage scénique unique. Quand une mise en scène inspirée aide à la découverte d’un chef-d’œuvre.   
 
Lagrime di San Pietro, un spectacle de la Los Angeles Master Chorale, sera présenté, le 30 janvier 2020, à la Maison symphonique de la Place des Arts.

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