Rencontre avec José Claer

José Claer mord jusqu’au sang dans le rouge à lèvres

Samuel Larochelle
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José Claer n’est pas un nouveau venu dans la littérature québécoise, avec plusieurs romans, recueils de poésie et nouvelles publiés depuis 2001. Cela dit, Mordre jusqu’au sang dans le rouge à lèvres est sa toute première publication en tant qu’homme trans affiché ouvertement.

«J’ai commencé à écrire en 1977. J’écrivais tout le temps, comme une boulimie. Je le faisais parce que je ne pouvais pas vivre. Dans mes écrits, je parlais de moi au masculin, alors que dans la réalité je ne pouvais pas», explique le poète. S’il a été publié à partir de 2001, il affirme que son style a changé depuis 2017, lorsqu’il a vu les poètes Marjolaine Beauchamp et Alexandre Deschênes sur scène. «C’était une épiphanie! J’avais l’impression qu’ils me communiquaient leur vérité et que j’étais prêt moi aussi à être plus trash, à crochir mon style. Avant, j’écrivais à la française avec des phrases impeccables. Eux, ils me faisaient parler en joual. Ils m’ont aidé à retrouver mes racines de Mont-Laurier, dans la classe ouvrière de mes parents. Je devais réapprivoiser cette dimension chez moi.»

Sa ville natale ne ravive pas que du positif, lui qui évoque une époque où «mes mots-oeillères sous le baillon» restaient à la surface. «J’étais dans le silence. Très longtemps, on me traitait de maudite folle! Dans les années 70, à Mont-Laurier, si je disais que j’étais un gars, on me disait que j’avais un problème de santé mentale. Encore aujourd’hui, des jeunes me racontent que lorsqu’ils demandent de changer de prénom à l’école, ils se font dire que c’est une coquetterie qui va passer... C’est terrible!» C’est entre autres pour eux qu’il monte sur scène pour cracher sa poésie. «Toutes proportions gardées, je me compare à Michel Tremblay qui a montré les homosexuels et les travestis de Montréal dans les années 60. On doit faire la même chose pour les trans, leur donner une vitrine. On ne veut pas être mis à l’index. On est là, on a des droits et on va les prendre.»

Quand on lui fait remarquer qu’il y a de plus en plus de personnes trans qui prennent parole dans les médias, sur les réseaux sociaux et dans les arts, il nuance cette perception. «Il y a effectivement une plus grande ouverture de la société. Les milléniaux sont très ouverts et moins binaires dans leur façon de voir le monde. Cela dit, on entend beaucoup plus parler de femmes trans que d’hommes trans chez les artistes. Dans notre mouvement, les femmes ont pris les devants.»

Ayant l’impression que se frottent en lui sa mémoire de femme et son imagi-naire d’homme, il a longtemps eu le sentiment de porter deux entités. «L’homme grandissait en moi sans en sortir. J’avais l’impression d’être enceinte de José Claer quand j’étais Josée. Je portais mon double. En ce moment, mon corps est terminé. Je l’accepte comme ça.» Il évoque d’ailleurs son corps à travers ses mots de poème en poème. «Durant 30 ans, j’ai été travesti et pris dans un corps de fille. J’ai changé de sexe en 1995, mais en restant dans le placard. C’était très long avant d’obtenir le changement de sexe sur les papiers officiels. J’étais très malheureux d’avoir ce corps sans pouvoir le présenter au monde.» 

Cette année, il a choisi de faire son coming-out publiquement. «Les gens au bureau où je travaille ne savaient pas que j’étais trans avant. Ce recueil est le premier projet dans lequel je me présente comme un poète trans. Je monte sur scène tous les mois au bar Le Troquet à Hull. J’ai besoin qu’on voit mon corps tout à fait masculin et de parler de menstruation et de clito. Je sais que je dérange. Ça me fait plaisir. Je suis rendu là. Je me déshabille dans mon texte. Ça me fait du bien d’être reconnu pour tout ce que je suis.» 

José Claer est un homme trans et un poète. Exactement comme il en rêvait depuis sa tendre enfance. «Très jeune, je regardais des films avec ma mère et je me souviens d’avoir trouvé Jean Marais très beau dans La Belle et la Bête (1946 – Jean Cocteau). Elle m’avait dit qu’il était une tapette et qu’il vivait avec un poète. J’ai alors pensé que si je voulais avoir un beau gars comme ça dans la vie, je devais devenir poète.»

Mordre jusqu’au sang dans le rouge à lèvre / José Claer. Ottawa : L’Interligne, 2019. 85p.