Portrait de la jeune fille en feu, dès le 14 février

Un regard sur la passion et la création

Chantal Cyr
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Avec Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma livre une œuvre de pur cinéma sur le souvenir de l’amour et le rapport créatif entre peintre et modèle.

L'action se déroule sur une île bretonne en 1770. Marianne est une jeune peintre professeure embauchée par une aristocrate pour exécuter le portrait de sa fille Héloïse et le travail s’annonce plus complexe que prévu. La peintre doit réaliser le portrait de la jeune fille du manoir promise à un Milanais, l’union a été négociée par sa mère. Mais la fiancée s’est suicidée en se jetant de la falaise. Pour respecter son contrat, la mère a sorti sa sœur, Héloïse, du couvent. Mais cette dernière refuse de poser pour ce portrait.

La mère croit avoir trouvé la solution en engageant une peintre et en la faisant passer, auprès de sa fille, pour une dame de compagnie. La peintre aura ainsi le loisir de l’observer pour ensuite réaliser sa toile en secret. Forcément, la rencontre des deux femmes s’engage sur des fondations bancales. Héloïse prend Marianne pour une surveillante et Marianne joue un double jeu. Elles se parlent peu, mais l’intensité du regard "professionnel" de Marianne crée une tension équivoque. Le portrait s'élabore donc tout d'abord à l'insu de son sujet.

Mais de l'échange des regards et des pensées entre les deux jeunes femmes va naître une attirance forte. Marianne et Héloïse vont tomber amoureuses et pouvoir assouvir leur passion, à la faveur d'un voyage de la châtelaine. Cette liaison n'a pas vocation à durer, mais elle laissera des traces.

La cinéaste se montre très douée pour cet exercice de la peinture des sentiments. Sa mise en scène évacue le superflu - intrigues, coup de théâtre, suspense, scandale - pour aller à l’essentiel : une activation des sens, la montée déstabilisante d’un désir inconnu, inattendu. Elle fait aussi preuve de beaucoup de subtilité, grâce à un dialogue économe, à l’élégance vouvoyée et à l’ambiguïté permanente.

Dans un deuxième temps, alors que les personnages ont compris qu’il s’agissait d’une passion amoureuse ; elle a recours à la littérature, à Orphée et Eurydice, pour guider le regard du spectateur sur la particularité de cet amour frappé d’une date de péremption.

Dans une ambiance qui n’est pas sans évoquer les sœurs Brontë, pour mieux s’en éloigner ensuite, Céline Sciamma ne met pas du tout en scène un drame romantique mais développe deux idées passionnantes. La première est celle du rapport artistique entre peintre et modèle qui n’est pas à sens unique. Le modèle a sa part dans la création. Une façon élégante de dire qu’elle n’est pas une autrice toute-puissante mais au contraire reconnaissante à celles qui ont participé à une création qui lui est attribuée. La seconde est tout aussi pertinente. Une histoire d’amour ne se termine pas avec la séparation des participants, son souvenir reste vivant et continue de nourrir l’existence, et pas forcément avec de la tristesse ou de la rancœur.

Bien que concentrée sur ces deux lignes de force, Céline Sciamma se soucie des trois conditions - noblesse, artisanat, domesticité - de la femme dans cette société du XVIIIe siècle. Elle livre une toile, sobre, épurée, de pur cinéma - tout passe à travers les regards - qui brille aussi par sa direction d’actrices.

Tout d'abord filmé dans la retenue puis dans l'incandescence, porté par une distribution quasi exclusivement féminine, Portrait de la jeune fille en feu aspire à devenir un classique.

PORTRAIT DE LA FILLE EN FEU dès le 14 février sur les écrans.