AU-DELÀ DU CLICHÉ

L’histoire de suicide que j’avais enterrée

Samuel Larochelle
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J’avais quinze ans. Je magasinais à la pharmacie avec ma mère, lorsque nous avons croisé une de ses amies. L’air grave, elles se sont mises à discuter pendant plusieurs minutes d’un garçon qui s’était enlevé la vie quelques jours plus tôt. À un moment donné, la dame m’a regardé droit dans les yeux en me disant «s’il te plaît, fais jamais ça!». J’étais pétrifié. Non seulement parce que je ne la connaissais pas, mais parce que j’y pensais chaque jour, depuis des années…

J’avais enfoui cette parcelle de mon adolescence loin dans mon esprit. Elle a refait surface un dimanche soir de novembre dernier, alors que je regardais Révolution à TVA. Ayant comme mandat de partager une part de leur vécu, les danseurs Alex Francoeur et Alexandre Carlos ont raconté une histoire de coming-out, sur la chanson Kid d’Eddy de Pretto, qui évoque la masculinité toxique, l’homophobie et plusieurs autres stéréotypes. Durant l’entrevue pré-numéro, l’un des interprètes a raconté qu’après son coming-out, son frère lui avait demandé s’il avait déjà songé au suicide, sachant à quel point les statistiques sont élevées chez les gais. Le danseur avait répondu oui. Cette brève mise en contexte a suffi pour que mes joues soient mouillées de larmes. Le numéro de danse m’a ensuite cassé en milles miettes et j’ai pleuré pendant une heure. Je n’étais pas seulement ému par l’extrême sensibilité des danseurs. J’avais rouvert le tiroir où se trouvaient mes souvenirs d’envies suicidaires.
 
Mes motivations étaient multiples: violence psychologique à la maison, intimidation soutenue à l’école, auto-détestation de mon physique, sentiment de ne pas être pleinement désiré dans mes groupes d’amis, tourmente reliée à mon homosexualité dans une petite ville de région, au tournant des années 2000. Je me couchais tous les soirs en priant pour ne plus être gai. Je n’avais aucun modèle homosexuel. Aucun bénévole du GRIS ne visitait mon école pour que je trouve des réponses à mes questions et que je mette un autre visage que le mien sur ce que je vivais. C’étaient des années avant la loi sur le mariage gai. Je craignais que des millénaires doivent s’écouler avant que les mentalités ne changent. Je me croyais condamné à ne pas être aimé, à me faire juger, à me faire violenter. Je ne pouvais pas imaginer subir tout cela plus longtemps. Alors, j’ai commencé à penser au suicide. Tous les jours. Je ne cherchais pas des moyens concrets pour en finir, mais je réfléchissais inlassa-blement à ce que je voyais comme une solution à ce qui faisait mal. Avec des années de recul, j’ai réalisé que je ne voulais pas tant cesser de vivre, mais arrêter de souffrir. 
 
Je ne sais pas pourquoi je ne suis jamais passé à l’action. Presque rien ne me retenait. Sauf peut-être une passion pour l’écriture. Un programme d’études journalistiques très loin de tout ce que je connaissais. L’impression que quelque chose de mieux m’attendait dans quelques années, si je m’accrochais. Je faisais partie des nombreux membres de la communauté LGBTQ+ qui ont déjà pensé ou qui pensent encore au suicide. À l’automne 2018, on apprenait que les adolescents faisant partie des minorités sexuelles faisaient quatre fois plus de tentatives de suicide que les jeunes hétérosexuels, selon la toute première méta-analyse sur le sujet, basée sur un échantillon de 2,5 millions d’ados et publiée dans le Journal of the American Medical Association – Pediatrics, qui regroupe 35 études réalisées dans 10 pays surtout dans les années 1990 et 2000. À l’été 2019, l’épidé-miologiste Travis Salway a quant à lui tenté de contextualiser la détresse des membres de la communauté, lors d’une entrevue au Huffington Post France, en parlant du stress de la minorité (craintes de jugements, d’insultes et de violences physiques; auto-exclusion des rencontres familiales pour éviter les conversations désagréables sur leur orientation/identité sexuelle), de schémas relationnels différents, de relations plus tardives, d’isole- ment social, de ruminations mentales, de dépression, etc. La détresse au sein de la communauté est majeure et documentée.
 
En ce début 2020, je pourrais écrire à propos de tout ce que j’aurais manqué si je m’étais suicidé: les amitiés précieu-ses, l’immense sentiment d’accomplissement en arts et dans les médias, les voyages grandioses partout sur la planète, les œuvres culturel-les qui m’ont ébranlé au point de penser «je suis privilégié d’être en vie pour assister à ça». Je pourrais me contenter de dire que les choses vont s’améliorer, parce qu’elles peuvent effectivement s’améliorer. Mais la vie m’a aussi appris de la plus cruelle façon qu’il est préférable de rester à l’affût. Il y a quelques années, un homme que j’ai aimé s’est suicidé. À seulement 20 ans. Chaque jour pendant des mois, j’ai pleuré sa mort. Comme chaque jour, pendant des années, j’avais visualisé la mienne. Et malgré tout le temps qui s’est écoulé depuis, je sais que je ne suis pas à l’abri et que personne ne l’est jamais. Tout ce que je sais, c’est que j’essaie d’être présent pour mes proches lorsqu’ils dansent avec la noirceur, en espérant qu’ils en fassent autant quand ce sera mon tour de perdre pied… afin de ne jamais me laisser sombrer.
 
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