Par ici ma sortie

Éloge du célibat

Denis-Daniel Boullé
Commentaires
DenisDaniel Boullé

À l’approche de la vingtaine, et en tant que jeune gai, je rêvais d’être en couple. L’angoisse de la solitude était liée à la représentation des homosexuels dont on disait dans les médias et les films qu’ils étaient voués à une fin de vie misérable et solitaire. Un programme réjouissant. La conséquence, peut-être, d’années vécues dans les frasques de la sexualité, la multiplication des partenaires donnant toute sa force à l’adage : qui trop embrasse mal étreint. En somme, pour reprendre un autre adage, à force de courir après tous les lièvres, on n’en attrapait aucun. Mais j’avais la naïveté romantique de l’âge, et me perdais dans des rêveries d’une rencontre de l’âme frère dont j’aurais pu dire : parce que c’était lui, parce que c’était moi, reprenant à mon compte les propos attribués à Montaigne et La Boétie. 

Rassurez-vous, je n’ai pas perdu ma naïveté romantique. J’ai été en couple de nombreuses fois au cours des décennies. Je pourrais préciser de  quelques heures, à quelques semaines, à quelques années. Et oui, la force ou l’intensité d’une relation ne s’évalue pas toujours en nombre d’années gagnées. J’ai été aussi en couple avec plusieurs gars en même temps, ce qui relevait de l’exploit pour planifier l’agenda et ne pas se tromper de prénom au réveil le matin… Richard, Bertrand, Édouard… Ah non !, Aujourd’hui nous sommes jeudi et c’est Pierre ! J’ai été en couple fermé. J’ai connu les affres de la fidélité sexuelle et les affres non moins faciles de l’infidélité affective. J’ai aussi expérimenté le couple devenant le trouple. Et même très éphémèrement la relation à quatre. Peut-être n’ayant pas de mots pour définir ce couple multiple, son échec était déjà inscrit sur son acte de naissance. 
 
Donc, le couple, j’en ai expérimenté beaucoup de ses facettes, des plus heureuses aux plus difficiles, le paradis et l’enfer et tout ce qui se déplace entre les deux pôles de ce continuum. Et comme j’étais un bon petit soldat sexuel et affectif, je reprenais mon bâton de pèlerin sans mauvais jeu de mots pour me replonger quand l’occasion se présentait dans la recherche de cette union que je voulais parfaite de deux cœurs, deux âmes, deux corps. 
 
À l’aube de ma jeune soixantaine, je coche dans tous les documents officiels et administratifs : célibataire. C’est le cas. Et mes histoires d’amour et de cul (les deux sont intimement liés) se jouent sur un mode plus discret, moins intense émotivement, et surtout pas dans l’espoir de la longévité. 
 
Je me suis rendu compte bien tardivement (je sais je ne suis pas vite) qu’une fois la période géniale des premières semai-nes, où nous sommes dans un état de grâce, genre lui pour moi, moi pour lui et Nous pour Personne, l’ennui me gagnait. Le quotidien du couple me lassait. Les négociations jusque dans le choix de ce que nous allions souper, le lieu des prochaines vacances, sans oublier les contraintes des visites familiales, jusqu’aux commentaires sur la façon de s’habiller. Tout cela recouvrait de cendres petit à petit ces fameuses premières semaines où l’on se noyait dans l’autre. Très vite, j’avais l’impression que nous n’étions plus que deux colocataires qui partageaient le même lit, et parfois plus quand le corps réclamait son dû. Je sais ma vision du couple est loin d’être idyllique. Je me suis rendu compte aussi que pour mes conjoints et moi, la peur de la solitude était l’unique lien qui nous retenait de ne pas crisser notre camp au plus sacrant. 
 
J’ai découvert avec le temps, que cette solitude tant appréhendée était aussi le terreau d’une immense liberté. Et pas seulement sexuelle. Mais une liberté de tous les instants. Je n’avais plus de compte à rendre, qu’à moi-même. Plus de négociations interminables sur les épices pour relever un plat, le choix d’un film à voir, les ami.es à recevoir ou non, toutes ses petites embûches insignifiantes dont la  répétition minait lentement et inéluctablement les sentiments que l’on éprouvait l’un pour l’autre. 
 
Une révélation il y a une quinzaine d’années : le couple n’était pas fait pour moi. Le célibat en revanche me convenait comme un gant et je n’en avais pas jusque-là perçu tous les avantages, comme d’être au plus près de moi-même, de mes désirs et de leur accomplissement. En fait, m’étant débarrassé de tous les faux-sem- blants, les masques autour des supposés avantages de n’être pas ou plus seul, je redécouvrais que je pouvais marcher sans canne, sans la bouée de sauvetage affective fantasmée. Mais non, je ne suis pas contre le couple, je pense simplement qu’il n’y a aucune obligation à l’être, à se marcher dessus pour atteindre ce degré social d’acceptation, à perdre son temps sur des applications de rencontre, ce n’est tout simplement pas pour moi, et ce n’est pas faute d’avoir essayé, croyez-moi. 
 
Peut-être prendre conscience qu’avant de se prendre les pieds dans les injonctions sociales à vouloir cette union dite sacrée, commencer par bien se connaître et ne pas succomber aux chants des sirènes qui placent au top des tops des relations : le couple. 
 
Alors en ce mois des amoureuzesetzeux, à tous les célibataires, célébrez les petits bonheurs de votre liberté chérie, réalisez vos rêves les plus fous sans avoir de compte à rendre, et peut-être qu’au coin de l’avenue de la liberté que vous emprunterez, l’homme ou la femme, ou la personne de votre vie s’y trouvera. Après tout vous avez la liberté de vivre encore une nouvelle passion. Mais vous serez averti. 
 
Et rassurez-vous, nous ne sommes pas seuls. En fait les célibataires représentent 33,3% des canadien.nes selon Statistique Canada.