Opinion

L’amour saphique libéré

Julie Vaillancourt
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Julie Vaillancourt

Février. Le mois de l’amour, si l’on tient compte du calendrier des fêtes commerciales… Or, comme discuté dans une précédente chronique, pour moi la Saint-Valentin est surfaite et Cupidon peut bien aller se rhabiller… Au-delà de mes opinions, qu’en est-il, aujourd’hui, de la perception de l’amour saphique?

À n’en point douter, Sappho se retournerait dans sa tombe... S’il ne subsiste que des fragments de l’œuvre de cette poétesse grecque de l’Antiquité ayant vécu sur l’île de Lesbos, il n’en demeure pas moins qu’elle a traversé les époques. On ne peut guère en dire autant de nombre d’œuvres produites à l’ère du «jetable», de l’instantanéité… Cela dit, je n’ai nullement le goût (et l’expertise) de faire une revue littéraire sur le sujet, mais plutôt de me concentrer sur le web, la pub et les séries télé, médiums de prédilection de l’instantanéité de notre ère, où l’union entre femmes se retrouve entre amour libéré et répression banalisée.
 
Si nous venons tout juste de changer de décennie, les derniers mois ont marqué des points, en ce qui concerne la «libéralisation» de l’amour saphique au petit écran. Les séries télé abordant de près, ou de loin, l’amour entre femmes abondent, de Euphoria à Killing Eve en passant par The Politician, Atypical, le retour de The Handmaid's Tale ou encore la reprise des Chroniques de San Francisco. D’autres offrent un regard sur une autre époque (révolue?). La série historique Gentleman Jack rappel le combat des pionnières, leur existence souvent secrète: cette romance lesbienne britannique campée en 1832, à l’époque de la Révolution industrielle, est basée sur les journaux intimes d’Anne Lister, écrits en codes secrets. Retour à l’époque contemporaine. Dans Work In Progress l’humoriste Abby McEnany, se décrit elle-même comme une «grosse dyke queer» de 45 ans, originaire de Chicago. L’exemple parfait de la réappropriation. Parlant d’exemple, nous avons eu le bonheur de retrouver, fin 2019, les parfaites lesbiennes de Los Angeles dans The L Word : Generation Q. Si The L Word a largement été critiquée, il y a dix ans, notamment pour son manque de diversité, il n’en demeure pas moins qu’elle fait office de pionnière, à plusieurs niveaux, et ce pour avoir présenté l’union substan-tielle de deux femmes qui s’aiment au petit écran, et ce, sur six saisons, pendant cinq ans. Aux personnes qui peuvent en faire autant, jetez-leur la première pierre… C’est déjà un impact positif sur la culture télévisuelle. Dix ans plus tard, on retrouve les personnages clés, comme de nouveaux, renforçant l’ancra-ge de la série dans la culture populaire. L’impact de la culture (télé)visuelle (diffusée à la télé, en vidéo sur demande, ou sur le web) contribue à forger l’identité (d’une communauté, un pays, un groupe d’individus à une époque donnée), où tous se répondent et se nourrissent.
 
Lancée en 2016, GagaOOLala, se présente comme un Netflix asiatique, devenant la première plateforme vidéo gay friendly en Asie, aujourd’hui présente dans 21 territoires. Elle devrait d’ailleurs être lancée mondialement en 2020. Elle compte à ce jour plus de 1000 films, séries et documentaires pour ses quelque 280 000 clients, dans des pays où la censure médiatique liée à l’homosexualité subsiste. À titre d’exemple, Rocketman est passé sous les ciseaux de la censure l’an dernier, au même titre que le plus récent Star Wars avec ce court baiser entre deux femmes. Si la plupart des productions sont asiatiques, le fondateur Jay Lin a d’abord utilisé des contenus occidentaux pour construire le site, afin de «combattre les nombreux mythes et idées fausses que les gens peuvent avoir sur la communauté LGBT (…) En nous développant, nous avons réalisé que de nombreux Asiatiques voulaient voir des traits asiatiques, des fictions asiatiques et regarder des films qui se passent dans des villes ou des lieux qu’ils connaissent» (1), appuie Jay Lin, interrogé par l'AFP lors de l'Asia TV Forum à Singapour. Il convient de réitérer que dans de nombreux pays asiatiques où la plateforme opère, les relations homosexuelles sont criminelles, voire passibles de la peine de mort. Cela dit, des avancées notables furent constatées, à commencer par la légalisation du mariage gai en mai 2019 à Taïwan, premier pays à le faire sur le continent asiatique.
 
En Asie, comme en Amérique d’ailleurs, l’amour saphique n’est pas toujours libéré et souvent bâillonné. Un des meilleurs exemples récents de censure est celui de la chaine de télévision américaine Hallmark, fondée en 1984, d’une fusion de deux chaines religieuses. Aussi propriétaire des cartes de vœux (depuis 1910, dans le conservatisme de Kansas City), Hallmark sera néanmoins l’une des premières grandes sociétés à produire des cartes de mariage pour conjoints de même sexe. Certes, en décembre 2019, Hallmark Channel retire de ses ondes des pubs de mariage de la compa-gnie Zola, se terminant avec deux femmes s’embrassant sur l’autel, suite à des plaintes des membres de One Million Moms, de la American Family Association. Le lendemain, GLAAD accuse la chaine de son manque de diversité et celle-ci s’excuse publiquement. Nul doute que le public cible de la chaine n’est pas LGBTQ+… Néanmoins, vis-à-vis les critiques de l’Amérique conservatrice, il aurait été nécessaire que la chaine mette ses culottes, sans l’aide de l’agent GLAAD. Cet exemple mé-diatique n’est qu’un maigre reflet des manifestations lesbophobes que vous pouvez retrouver partout, notamment sur le web. Cela dit, pour l’ensemble de son œuvre, Ellen De Generes incarne la rédemption, à elle seule. Celle qui s’est elle-même «outté», par le biais de son personnage d’Ellen dans «The Puppy Episode» en 1997, susci-tera la haine de plusieurs (conservateurs, groupes religieux, etc.), mais aussi l’estime populaire. Bien que largement critiqué, l’épisode (comme l’au- thenticité et le courage qu’il met de l’avant) marquera la télévision contemporaine, ce qui permettra à l’humoriste (outre son inévitable talent) de regagner l’estime du milieu, notamment avec le Ellen De Generes Show qu’elle anime depuis 2003. Dix-sept ans plus tard, elle reçoit lors des Golden Globes 2020, le Carol Burnett Lifetime Achievement Award pour l’ensemble de son œuvre. Nous saluons son talent, son courage et la porte qu’elle a ouverte de cet écran cathodique, qui n’a longtemps été que noir et blanc…
 
 
(1) Agence France Presse :
https://www.france24.com/fr/20191230-une-plateforme-vid%C3%A9o-gay-et-lesbienne-bouscule-les-tabous-en-asie