Nigeria

La police mise en cause lors du procès de 47 hommes accusés d'homosexualité

L'équipe de rédaction , L'agence AFP
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Témoins absents, accusations contradictoires, juge exaspéré: la confusion a dominé les échanges lors du procès de 47 hommes accusés d'homosexualité, un délit passible de 14 ans de prison au Nigeria.

 «La façon dont vous traitez cette affaire est une farce!», s'est emporté le juge de la Haute cour fédérale de Lagos, Rilwan Aikawa, à l'intention de la partie civile - la police nationale -, qui a une nouvelle fois échoué à produire un seul témoin. Les 47 inculpés, qui ont été arrêtés dans un hôtel de Lagos lors d'un raid de la police en août 2018, sont accusés d'avoir participé à une «soirée d'initiation gaie», notamment «d'avoir commis des actes homosexuels». Tous ont plaidé non coupable.

La police nationale, partie civile dans cette affaire, a échoué à plusieurs reprises à produire les témoins qui devaient appuyer sa réquisition devant la Haute cour fédérale de Lagos.

Depuis leur arrestation il y a 18 mois, l'affaire a été marqués par une série de rebondissements judiciaires sans fin. La police les a initialement accusés d'appartenir à une organisation criminelle. Mais après l'échec d'une première instruction devant un autre tribunal de Lagos, ils ont finalement été poursuivis en vertu de lois pénalisant l'homosexualité.

Au total, c'est donc la 20e fois que ces hommes, pour la plupart âgés d'une vingtaine d'années, étaient amenés à comparaître devant la justice, ont-ils affirmé.

Mercredi encore, un témoin censé se présenter se trouvait à l'étranger, selon l'accusation. La veille, un officier de police impliqué dans les arrestations avait été cité à la barre en tant que témoin. Mais après qu'il ait décliné son identité, le procureur l'a soudainement renvoyé, sans aucune question sur les arrestations, déclenchant une confusion dans la salle d'audience.

Manifestement exaspéré, le juge a ajourné mercredi l'audience au 3 mars, prévenant que si la partie civile échouait à nouveau à étayer ses accusations, les poursuites seraient abandonnées. "Vous traitez cette affaire avec beaucoup de médiocrité et j'en ai assez", a déclaré le magistrat Rilwan Aikawa. "Je vais vous donner une dernière chance et je vais ajourner cette affaire. Si vous ne présentez pas de témoin la prochaine fois, je rayerai l'affaire du rôle".

Le principal avocat de la défense, Israel Obi, s'est dit «inquiet» que, faute d'éléments ou de témoins sérieux à présenter lors de la prochaine audience, l'accusation ne cherche désormais à "fabriquer" de faux éléments à charge. La défense a toujours affirmé que ses clients participaient à une soirée d'anniversaire où étaient également présentes des femmes et qu'ils ne faisaient rien d'illégal.

Le Parlement nigérian avait voté en 2014 une loi interdisant le mariage homosexuel, mais aussi la «cohabitation entre même sexe» et condamnant de 10 à 14 ans de prison toute démonstration publique de «relations amoureuses entre personnes de même sexe». Dans certains Etats majoritairement musulmans du nord du pays où la charia est pratiquée en parallèle du système de justice fédéral et local, l'homosexualité est même passible de la peine de mort. Mais très peu d'affaires ont abouti à des condamnations en justice - et aucune à la peine capitale.

Dans un pays où le système judiciaire est particulièrement corrompu, les associations de défense des droits homosexuels dénoncent une législation qui encourage surtout la corruption et l'acharnement judiciaire. Dans un rapport de 2016 l'ONG Human Rights Watch (HRW), dénonçait cette loi, estimant qu'elle "a donné l'opportunité à la police et à la population en général d'extorquer de l'argent aux personnes qu'ils pensent être LGBT".

Selon Xeenarh Mohammed, directrice de l'Initiative pour l'égalité des droits, une ONG qui fournit une aide juridique aux inculpés, cette affaire s'est d'ailleurs poursuivie parce que la police n'avait pas réussi à leur extorquer de l'argent. "Il s'agit d'une tactique délibérée de la police. Ils veulent rendre cela aussi coûteux et frustrant que possible", a déclaré l'activiste, présente au procès.

Les jeunes accusés ont quant à eux regretté ce nouvel ajournement dans une affaire, qui selon eux, les empêche de reprendre une vie normale et les stigmatise. «Le stress est vraiment trop (grand)», a déclaré Yinka Ahmed, 21 ans. «La plupart d'entre nous ont perdu leur emploi. J'ai été renvoyé parce que j'étais sans cesse occupé à travailler sur l'affaire».

Rédaction avec AFP