JUSTE LES MOTS JUSTES

Les fausses peurs

Frédéric Tremblay
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Frédéric Tremblay

Alors que les mots devraient toujours exister pour favoriser la discussion, il y en a qui semblent servir précisément à la rendre impossible. Proposer des concepts clairs, qui permettent des idées claires, devrait être la tâche des sciences culturelles (expression que je propose, par analogie avec les sciences naturelles, en remplacement de «sciences humaines», parce qu’elles devraient concerner d’autres espèces que l’Homo sapiens, et de «sciences sociales», parce qu’elles ne devraient pas se limiter à ce qui concerne les relations interpersonnelles – mais à ne pas confondre avec les encore plus restreintes cultural studies). Il est pourtant évident que, à propos de plusieurs questions, ces sciences font mal leur travail. Si au moins, comme pour beaucoup de sciences naturelles, il s’agissait de problèmes de communication qui empêchent le vocabulaire technique de dépasser le vocabulaire courant. Mais non : cette faiblesse se retrouve au cœur de leurs travaux les plus méthodiquement solides.

Le plus nuisible d’entre eux dans les débats éthiques et politiques qui ont cours en ce moment au Québec est à mon sens celui d’«islamophobie». Ceci dit, dans le cadre des sujets qui intéresseront davantage les lecteurs de ce magazine, je tiens surtout à m’attaquer au concept qui, sur la même base, tient le haut du pavé dans les débats allosexuels qui nous intéressent depuis quelques décennies : à savoir l’«homophobie». (J’annonce d’entrée de jeu que je discarte la «transphobie» – pas par manque de considération, mais au contraire par respect pour tout le sérieux que son traitement mérite, et dont soit je reparlerai dans une prochaine chronique, soit je laisserai à d’autres le soin de parler à partir du présent argument, s’il leur semble sensé.)
 
«Phobie» est un concept qui, comme tout ce qui relève de la psychiatrie, se trouve à la croisée des sciences naturelles et des sciences culturelles. (Je parle ici avec mon triple chapeau de médecin, de patient psychiatrique et de penseur culturel critique.) La peur, en tant que pathologie, est étudiée par la psychologie pour ses mécanismes, et traitée par la psychiatrie pharmaceutique pour ses signes et symptômes physiques et par la psychothérapie pour ses impacts fonctionnels. Les objets de peur pathologique sont nombreux, mais relativement restreints par rapport à la totalité des objets du monde. Quelques classiques sont l’acrophobie (peur des hauteurs), l’arachnophobie (peur des araignées), la claustrophobie (peur des espaces étroits). Certains ont des noms impossiblement divertissants : hexakosioihexekontahexaphobie (peur du nombre 666) et hippopotomonstrosesquippedaliophobie (peur des mots longs; vous aurez déjà deviné que je n’en suis pas atteint, et que j’en serais plutôt un «-phile» qu’un «-phobe»). Dans tous les cas, la logique en est une d’anxiété, d’évitement, de recherche de sécurisation.
 
L’«homophobie» – et par extension toutes les phobies que je dis «sociales», donc envers des humains précis (à ne pas confondre avec l’ancienne «phobie sociale», désormais dite «trouble 
d’anxiété sociale» dans le DSM-5 pour la distinguer des phobies spécifiques) – fonctionne autrement. Sa logique en est une de mépris. À ce titre, la racine «miso-» (présente dans le très connu «misogynie» pour «mépris des femmes») serait plus appropriée, et on pourrait faire le mot-valise «mishomosexualité». Les mishomosexuels n’évitent pas toujours les homosexuels; parfois, ils cherchent même à entrer en contact avec eux, voire très (trop) directement, par exemple sous la forme d’un contact violent. Ils ne sont pas non plus dans la recherche de sécurisation, mais dans l’imposition de leurs principes et de leurs idéaux à une minorité qu’ils considèrent problématique.
 
Et c’est là, justement, que le bât blesse. Que l’on puisse considé-rer l’homosexualité comme problématique est en soi un problème – nous sommes d’accord là-dessus. La question qui reste est donc : comment devons-nous agir, en dehors du cercle de ce «nous», pour régler ce problème? Ma proposition est simple à énoncer, mais apparemment complexe à réaliser: il faut commencer par le définir. Il faut le ramener, pour pouvoir en débattre collectivement, du champ des émotions à celui des idées. Je passerai par l’exemple du féminisme pour m’expliquer. Des controverses récentes à ce propos ont dévalué le mot : veut-il dire qu’on souhaite l’égalité des sexes? la priorité des femmes? Pour parler du désir de considération indépendante du sexe et pour clarifier ce à quoi cette idée s’oppose, j’ai longtemps proposé «asexisme» ou «antisexisme». Mais on peut dire féministe l’idée que les femmes méritent d’être autonomes. Ce qui ne s’oppose pas au masculinisme, s’il n’est que l’affirmation que les hommes méritent également d’être autonomes; sauf que, souvent, les masculinistes sont aussi des antiféministes. Il faut cependant distinguer ces deux idées, puisque l’une peut aller sans l’autre. C’est cependant pour mieux débattre avec les antiféministes (tant hommes que femmes) qu’il faut les forcer à nommer leur position, plutôt que de camper sur le concept de «misogynie», qu’ils n’accepteront probablement jamais d’endosser.
 
De même, plutôt que «mishomosexualité», je préférerais qu’on parle d’«antihomosexualisme» (idée que vivre son orientation sexuelle et émotionnelle pour les gens de son sexe est une mauvaise chose). L’homosexua-lisme, ou prohomosexualisme, est l’idée que le vivre est une bonne chose. Il n’est pas une tentative de transformer en homosexuels des gens orientés vers le sexe opposé – parce qu’il devrait dans ce cas être nommé «antihétérosexualisme», et reviendrait à peu près à l’idée formulée dans la récente mauvaise blague de Gabrielle Bouchard, la présidente de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), à propos de l’interdiction des couples hétérosexuels. En tant que «-isme», il s’agit d’une position, d’une théorie, d’une hypothèse : on peut donc en débattre intelligemment et sereinement. Cette thèse est autant psychologique (idée sur les impacts de la vie homosexuelle sur l’individu) que politologique (idée sur ses impacts sur la collecti-vité); dans les deux cas, il s’agit d’une thèse éthique (idée à propos de la valeur d’une décision). J’espère qu’on comprend mieux l’intérêt de dépasser ces fausses peurs – conceptuellement parlant. Il en va de la décrispation des débats qui nous importent le plus pour un désamorçage efficace des oppositions à nos choix amoureux, qui ne peuvent plus se dire, mais se pensent toujours.