AU-DELÀ DU CLICHÉ

S’ennuyer de la famille dont on voulait s’éloigner

Samuel Larochelle
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Samuel Larochelle

Presque 600 kilomètres me séparent des membres de ma famille. Pendant une douzaine d’années, je les visitais une ou deux fois par année, croyant que cela suffisait. J’avais quitté ma région avec le sentiment que je n’y avais pas ma place. Je m’étais convaincu que mes amis, les piliers de mon existence, avaient tout pour remplacer ma famille. Cependant, plus le temps passe, plus je crois avoir tort.

Août 2003, j’ai quitté l’Abitibi-Témiscamingue pour le Saguenay-Lac-Saint-Jean. Officiellement, je déménageais à l’autre bout du Québec pour étudier le journalisme, mais je voulais surtout m’éloigner de ma région, de ma ville, des étudiants du secondaire qui m’intimidaient, des groupes d’amis où je me sentais à moitié le bienvenu et, surtout, de la maison familiale où régnait un climat explosif depuis que mon cerveau a la faculté d’accumuler des souvenirs.
 
Mon frère et moi étions des forces magnétiques que tout opposait. Chaque conversation menait à une confrontation. Les insultes pleuvaient. Les coups s’accumulaient. Mes pa-rents peinaient à calmer le jeu. J’appréciais les membres de mes deux parentés, mais comme nous les fréquentions peu, je me sentais très loin d’eux. Trois ans plus tard, quand j’ai obtenu mon diplôme, il m’apparaissait évident que je ne reviendrais pas dans ma région natale.
 
Je voyais Montréal comme la terre de toutes les opportunités professionnelles dans les médias, une ville hyperactive, résolument artistique et bien plus ouverte à la communauté LGBTQ+ dont je fais partie. J’y ai aménagé la confiance dans l’âme. Sans hésitation. Sans craindre de m’ennuyer de ma famille. J’y ai poursuivi mes études, fait mes débuts comme écrivain et journaliste, et bâti des relations amicales d’une intensité renversante.
 
Je fréquente beaucoup mes amis. On sait tout des uns des autres. Nos vies s’entremêlent avec une solidité émouvante. J’imagine qu’ils seront là pour le meilleur et pour le pire, malgré les effets du temps. Je le souhaite du plus profond de mon cœur. Malheureusement, la réalité commence à prendre un autre visage. On vieillit. Les enfants sont apparus graduellement dans leurs vies. Leurs boulots de plus en plus prenants laissent leur agenda de moins en moins accessibles. On se voit désormais une fois par deux semaines, par mois, voire par trimestre. On s’aime d’un amour toujours aussi vibrant, mais on est parfois davantage occupés à résumer ce qu’on a manqué de nos vies respectives qu’à accumuler de nouvelles histoires à deux. Et par-dessus le marché: je ne fais plus suffisamment partie de leur quotidien pour sentir que je peux les déranger si je suis malade, blessé ou mal en point. Bref, mon système de soutien est en train de s’effriter.
 
Je réfléchis depuis des années à l’absence de ma famille dans ma vie. À l’impossibilité d’aller souper chez mes pa-rents, un dimanche soir, spontanément. Aux films que je ne peux pas visionner au cinéma avec mon père un jeudi après-midi, parce qu’il est à la retraite et que j’ai une vie de pigiste. Aux cafés que je ne peux pas prendre avec ma mère. Au jour où j’aurai – peut-être – des enfants qui seront à sept heures de voiture de leurs grands-parents. Aux imprévus qui surviendront sans que je puisse compter sur leur aide indéfectible. Lors d’une récente conversation entre nous sur FaceTime, je les ai écoutés me parler de la soirée SuperBowl qu’ils avaient organisée avec mon frère et sa blonde, en ressentant une pointe d’envie. Je me contrefiche de la NFL, mais j’aimerais avoir le choix d’assister ou non à cette réunion familiale.
 
Le manque de ma parenté élargie m’a également frappé en janvier dernier. Lors de mon passage à Rouyn-Noranda, ma grand-mère m’a hébergé, une tante m’a invité à dîner, une cousine m’a hébergé, une autre a joué à la chauffeuse de taxi avec moi, en plus de me tricoter un foulard et de passer des heures avec moi, sa fille et notre grand-mère. Juste comme ça. Parce qu’on est là. Parce qu’on s’aime. Parce qu’on se voit trop peu souvent. 
 
Et quand j’entends parler des petits et grands services que les membres de ma famille se rendent à longueur d’année, je regrette de ne pas pouvoir faire ma part et de ne pas pouvoir en bénéficier. Je trouve ça dommage de ne pas les connaître plus en profondeur. 
 
Je n’imagine pas retourner vivre en région pour le moment. Je me souviens des raisons qui m’ont poussé à vivre à Montréal et des innombrables avantages que j’y trouve encore, quatorze ans plus tard. 
 
Je sais que nous sommes des centaines de milliers à avoir trouvé refuge dans la métropole pour vivre dans un univers qui correspond 
davantage à nos besoins. 
 
Pourtant, il est de plus en plus difficile de vieillir en niant le manque de ceux qui m’ont vu grandir, qui ont assisté à mes hauts et à mes bas, qui sont liés à moi par le sang et qui seraient prêts à s’investir dans mon présent et dans mon futur si je n’avais pas planté mes racines loin de la terre qui m’a vu naître.