Par ici ma sortie

Un prénom prénormé ?

Denis-Daniel Boullé
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Denin daniel Boullé

Il y a quelques mois, je me demandais comment faire pour que ma non-binarité soit plus facilement perceptible par le tout-venant. Et comme première étape, j'avais décidé de féminiser mon second prénom et ainsi semer le doute, la confusion, ou encore susciter une réflexion. Moins difficile que de changer ma garde-robe, que d'adopter une coiffure ou encore du maquillage qui efface les frontières du genre.

Les réactions ont été nombreuses, surprenantes, voire inquiétantes. Le simple ajout d'un l et d'un e à Daniel a fait parler de lui. Tout d'abord, j'ai reçu une proposition de participer à un groupe de personne de cinquante ans et plus qui souhaitaient commencer une transition. En somme, que le changement de genre de mon prénom était annonciateur d'un changement plus grand. Un premier pas vers le grand changement. D'autres réactions étaient beaucoup plus virulentes. Certain.es pensaient que je jouais. Une lubie du chroniqueur ne sachant plus quoi inventer pour se faire remarquer. Pire, on soupçonnait que je me moquais du concept de non-binarité. Que nenni!
 
Une troisième catégorie de commentateurs-trices m'est apparue plus intéressante puisqu'elles et ils questionnaient et en même temps réfléchissaient autour de cette notion de genre. Et enfin, pour ne pas dire surtout, de ne pas se pelotonner dans un cadre théorique rassurant mais de s'interroger sur sa propre représentation et perception de son propre genre. Loin des réponses toutes faites du style «Chacun a le droit de se positionner comme il veut par rapport au genre, mais cela ne me concerne pas, je suis très bien dans mon genre d'homme ou de femme». 
 
Mais quand l'exercice se fait avec un peu plus de finesse, de bonnes questions, on se rend compte que ce n'est pas aussi simple que cela, que des murs que l'on croyait édifiés pour toujours se révèlent des paravents qui, une fois pliés, laissent entrevoir un flou de ce que c'est qu'être homme ou de ce que c'est qu'être femme. J'aurais décidé de m'appeler Denis-Danyel, Denis-Danniel, voir même Denis-Simon, personne n'aurait autant commenté mon choix. Je restais dans le cadre imposé. Tout cela pour dire que la question du genre n'est pas uniquement l'affaire des personnes trans et de celles et ceux qui ne se situent pas d'un côté ou de l'autre du spectre.
 
Bien sûr, on brise les normes genrées parfois dans des circonstances particulières, sur scène, pour une soirée entre ami.es, chez soi ou dans un bar. À l'occasion, on peut même arpenter la rue Ste-Catherine en étant barbu, musclé, juché sur des talons hauts et maquillé comme une voiture volée. En fait, une liberté qui ne peut s'exercer que dans quelques espaces réservés. Mais au-delà de ces terrains de jeu, on reprend vite le look qui nous range dans les catégories bien normées, acceptables, rassurantes... et fossilisées. Tellement fossilisées qu'une simple féminisation d'un prénom peut susciter autant d'interrogation.
 
Un gai barbu, musclé, dans un joli costume disparaît dans le paysage de l'hétéronormalité. Une lesbienne en jolie robe, maquillée ne se fera plus remarquée par son orientation sexuelle. On peut disserter pendant longtemps si cette stratégie de camouflage permet une vie plus tranquille sans avoir à discuter pendant des heures du genre, du sexe, et de l'orientation sexuelle des anges. 
 
Après tout chacun a le droit d'exprimer son genre comme il l'entend, mais reste à savoir si ce choix relève de ce que l'on est vraiment ou de la pression sociale. Exemple extrême d'un gai d'une vingtaine d'années qui, tanné - et je le comprends - de se faire traiter de tapette, s'entraînait depuis des mois pour se donner un air plus viril et ainsi voir diminuer les commentaires et les insultes. 
 
Des études encore trop rares montrent que les femmes auraient moins de difficulté à adopter des vêtements masculins que les hommes. Ces derniers feraient appel à du maquillage, fond de teint entre autres, mais dans la mesure où cela leur donnerait un visage plus en forme, mais avec la condition que cela ne se remarque pas.
 
Si vous vous intéressez à la lutte contre l'homophobie, lutte louable s'il en est et que vous discutez avec des intervenant.es auprès des jeunes dans les institutions scolaires, ils et elles vous feront part que l'homophobie ne s'attaque pas seulement à des jeunes gais ou des jeunes lesbiennes, mais à tout celles et ceux qui donne-raient l'impression qu'ils et elles pourraient en être. Une simple perception lue en fonction des critères de genre tels qu'enseignés et même entretenus partout dans la société sur les normes de comportements, d'habillements et d'attitudes qui nous répertorient dans ces deux classes étouffantes. À s'éloigner de ces normes, petite fille tom-boy, petit garçon dit efféminé, et s'en est fait de leur tranquillité indépendamment de son orientation sexuelle. Ce n'est pas d'«en être» le plus grave, c'est «d'en avoir l'air»!
 
Ces normes à respecter pour ne pas se faire identifier comme gai ou lesbienne son essentiellement culturels. Dans certains pays, la non-
correspondance avec l'adhésion aux normes d'un sexe ou d'un autre, ne sont pas perçus comme une affirmation d'une orientation sexuelle différente. 
 
C'est ce qui ressort d'une longue étude menée dans 23 pays et paru dans le Social Psychological and Personnality Science. Il n'est donc pas étonnant aujourd'hui que certains chercheurs focalisent plus sur la discrimination faite sur la base de l'expression de genre que sur l'homophobie. Reste à savoir si, dans notre pratique individuelle, nous allons continuer à conforter les normes de genre telles qu'elles nous sont imposées ou apporter notre petite pierre pour faire évoluer les mentalités quitte à commencer par la féminisation d'un prénom.