JUSTE LES MOTS JUSTES

«La complexité pour la complexité»

Frédéric Tremblay
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Frederick Tremblay

Je me suis toujours promis que je n’utiliserais pas cette tribune pour régler mes comptes. Les promesses, comme les croutes de tarte, sont faites pour être brisées. (Je ne le pense pas! Enfin, je le pense un peu pour les promesses à soi-même, qui confinent parfois à la psychorigidité). Mais quand le lavage de linge sale peut bénéficier à d’autres qu’à la famille, il vaut la peine de le faire avec le village entier. (Jeu de mots volontaire.) De toute manière, je ne crée pas un précédent; je l’ai fait une fois, par la fiction, pour une personne qui m’avait fait perdre beaucoup d’argent. Je le fais aujourd’hui pour une personne qui m’a fait perdre quelque chose qui vaut plus encore : mon temps.

Il y a une fausse opposition linguistique que je considère dommageable dans un grand nombre de domaines, soit celle entre «simple» et «compliqué». On dit qu’une langue est riche du nombre de nuances qu’elle offre. C’est vrai : le monde étant multicolore, chaque infime variation de couleur doit avoir son nom. Il faut préciser que, souvent, deux mots ou plus désignent cependant une seule et même chose, et qu’alors, plutôt qu’une force linguistique, c’est une faiblesse. Le langage servant à communiquer, si on peut dire deux choses différentes, et donc en tirer l’impression d’un désaccord – alors qu’en fait on dit la même chose, et donc qu’on est d’accord avec des mots différents –, le langage a échoué. Pour prendre l’exemple d’un objet qui m’est cher : «vélo» et «bicyclette» désignent la même chose. «Tu vas y aller à vélo?» «Non, à bicyclette!» : fausse distinction. L’exemple est trop simple, tout le monde connaissant les deux mots. Mais, pour en prendre un d’une complexité appropriée pour démontrer mon point, et dans un domaine qui m’est aussi cher (et à propos d’une condition qui m’affecte malheureusement) : «dermatillomanie», «trouble d’excoriation» et «dermatite factice», entre autres éléments d’une longue liste, nomment tous la compulsion de s’arracher la peau. Autant de moyens de mal se comprendre entre professionnels des soins de santé, et avec les patients.
 
C’est à dessein que j’ai utilisé les mots que j’ai mis en italique. Au fond, l’opposition entre «simple» et «compliqué» est fausse parce qu’elle intègre deux distinctions utiles en en escamotant le terme commun : celui de «complexité». Est simple ce qui comporte peu d’éléments; est complexe ce qui en comporte beaucoup; est compliqué ce qui comporte beaucoup d’éléments mal ordonnés. Quand on dit que l’humain est plus complexe que l’organe, qui l’est plus que le tissu, qui l’est plus que la cellule, qui l’est plus que la molécule, qui l’est plus que l’atome, qui l’est plus que le proton, qui l’est plus que le hadron, qui l’est plus que le quark (marilon marilé), on veut dire que l’humain contient plus de quarks que tous ces autres niveaux d’organisation de la matière – rien de plus simple, ni de plus complexe; bref rien d’autre. Quand on dit que sa situation se complique, on veut dire que cette complexité devient mal gérée, qu’on passe d’un état physiologique (normal) à un état pathologique (anormal, problématique). Cette notion est fonction de la valeur qu’on accorde aux différents états de la matière.
 
Mais quoi qu’il en soit, la complexité est une richesse en soi. Objectivement (quoique je préfère «intersubjectivement», quand on ne s’imagine plus que la pensée se passe en dehors des sujets). De la même manière que l’argent, elle est pure forme sans fond, contenant sans contenu, potentialité sans actualité. La complexité est même encore plus modelable : l’argent permet seulement d’être tout; la complexité peut être tout en soi. C’est une condition de possibilité du devenir-plus, qui est la définition de la vie (qu’elle soit devenir-plus-nombreuses chez les bactéries ou devenir-plus-heureux chez les humains). À cette personne qui m’accuse de souhaiter «la complexité pour la complexité», je réponds que c’est bien le cas, mais que j’en suis fier, et que c’est plutôt le contraire, soit de viser la simplicité pour la simplicité, que je trouve condamnable.
 
Qu’on me comprenne : je n’entends pas proposer une éthique qui s’ancrerait dans autre chose que les préférences individuelles.Je crois qu’une éthique n’est optimale que si elle se base sur une psychologie qui les comprend bien – et les accepte. Mais ce qui comporte peu d’éléments visibles n’est pas nécessairement simple : une matière limitée peut être le support de mouvements nombreux, donc d’une grande complexité. C’est ce que nous prouvons, nous, allosexuels, quand nous créons, avec notre seul corps, des relations adaptées à notre individualité; quand nous sommes forcés de le faire, plus que d’autres, parce que les modèles relationnels existants ne nous correspondent pas, ou parce qu’il y a des enjeux spécifiques aux couples homme-homme, ou femme-femme, ou cis-trans, pour lesquels on ne peut pas s’inspirer des traditions de conjugalité homme-femme. Nous embrassons alors la complexité de notre situation, c’est-à-dire la diversité des éléments qui participent à nos désirs, nos volontés, nos espoirs, nos rêves. Combien, pour avoir visé la simplicité, se sont rendus malheureux en mimant l’hétérosexualité?
 
Plusieurs aussi, en vivant pleinement leur complexité, ont fini par avoir une vie compliquée. (Les risques de pertes augmentent avec les chances de gains : loi générale de la valeur.) Je le conçois; je le concède; je l’ai admis à mon critique, et je me suis excusé de lui avoir causé une relation amoureuse assez souvent compliquée. Je me pardonnais moi-même partiellement en me disant qu’il pouvait en apprécier la complexité. J’ai compris sur le tard que ce n’était pas le cas. Je persiste à espérer qu’il passera par-dessus son traumatisme et trouvera éventuellement le genre de complexité qui lui convient. D’ici là, je me dis que l’esprit ne peut probablement appréhender la complexité des autres que jusqu’à son propre niveau de complexité, et que tout ce qui va au-delà de cette limite, il le déforme et, pour le «simplifier» à son niveau, le dit tout bonnement «compliqué».