LE BLEU DES GARÇONS

Le premier livre d’Éric LeBlanc

Samuel Larochelle
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LE BLEU DES GARÇONS, Éric Leblanc
Photo prise par © LE BLEU DES GARÇONS, Éric Leblanc

Le bleu des garçons, c’est le désir au masculin qu’on explore, la vulnérabilité qu’on expose, le rapport au père qui explose. C’est un regard tourné vers soi sans complaisance. C’est tendre et dur à la fois. C’est un amalgame de nouvelles, de poésie et de théâtre. Et c’est le premier livre d’Éric LeBlanc.

Originaire de Québec, finaliste au Prix de la poésie Radio-Canada en 2016 et au Prix de la nouvelle Radio-Canada en 2017, le jeune homme de 27 ans se décrit comme un auteur qui écrit beaucoup, mais qui publie peu. «Sur dix textes, un seul va arriver à me satisfaire. Je suis un perfectionniste. Si ce n’est pas à mon goût, je ne le ferai pas lire. Je me projette trop dans les autres en imaginant qu’ils n’aimeront pas ça, parce que ça ne s’est pas rendu là où je voulais que ça se rende.» 
 
Si le regard extérieur obnubile parfois ses pensées, il n’a pourtant pas hésité 
à plonger dans l’intime, en s’inspirant d’autrices comme Annie Ernaux, Nelly Arcan et particulièrement Marguerite Duras. «Je la trouve inspirante, dévouée, puissante, nécessaire. Elle va puiser dans l’intime quelque chose qui possède une universalité très forte. Ça m’a donné l’impulsion d’écrire comme ça, de me lancer dans un intime profond, qui n’est pas toujours beau, mais vrai. En plus, elle écrit tellement bien. Chaque phrase est un poème, même si on dit qu’elle est une romancière. Elle était hybride avant qu’on dise que c’était cool. Je me suis reconnu en elle.»
 
Dans son premier livre, il se permet lui aussi de mélanger les genres littéraires, faisant ainsi écho à sa propre polyvalence. «J’écris, je fais de la photo, j’ai longtemps fait du théâtre et je fais du graphisme amateur. Je me considère comme une personne multiple, alors c’est certain que ça se reflète dans mon écriture. J’aime piger un peu partout. Quand j’écris une histoire, la forme n’est pas déjà choisie. Je ne prévois pas écrire une nouvelle. Je choisis un thème et la forme va se choisir d’elle-même.» 
 
E?BLEU?DES?GARÇONS, Éric LeblancCe décloisonnement des genres n’est pas sans rappeler l’époque actuelle, alors qu’éclatent les carcans associés aux identités et aux orientations sexuelles. 
 
«En fait, je crois que la société est rendue là, mais les auteurs y sont depuis longtemps. Quand je lis des autrices féministes des années 70-80, je constate que c’était déjà éclaté. On se permettait de piocher un peu partout. Maintenant, le public est davantage prêt à le recevoir. Et les jeunes auteurs sont nombreux à mélanger les genres.»
 
Fidèle à son époque, Éric LeBlanc étudie son image. Ses textes évoquent le selfie. Il écrit que son narrateur – lui-même sans être tout à fait lui – travaille à ce qu’il y ait des chasseurs qui veuillent accrocher sa tête au-dessus de leur foyer. 
 
«Chaque être humain ne peut s’empêcher de vouloir plaire. Mon côté rationnel voit que c’est une pulsion animale. Mais je me pose beaucoup de questions par rapport à ça, si c’est ce que je veux vraiment. Si on va sur mon compte Instagram, il y a juste des selfies. C’est sûr que j’ai un désir de plaire. Mais je réfléchis tellement avant de les poster, je me demande si les gens vont se reconnaître, si je véhicule une masculinité toxique sans m’en rendre compte. J’intellectualise beaucoup. Au fond, on veut être chassé, mais ça peut être poussé jusqu’à l’extrême: être idolâtré, figé, encadré, jusqu’à la douleur suprême.»
 
L’écrivain évoque également la perspective de vieillir trop vite et la conviction de finir seul. Une idée qu’il accueille relativement bien. 
 
«Puisque je fais toujours un million de projets, dont plusieurs collectifs, les gens sont toujours surpris quand je dis à la blague que je suis antisocial. J’aime beaucoup la solitude, car elle me permet de me plonger à fond dans mes idées, mais ça peut aussi devenir un gouffre dans lequel on s’enferme. C’est un peu cette dichotomie que je voulais travailler dans le livre.» Il ne se gêne pas non plus pour illustrer l’ambiguïté avec un ami de gars, la sexualité évacuée de la discussion avec le père, les haut-le-cœur que celui-ci aurait s’il savait tout. 
 
«J’aime beaucoup explorer les non-dits. Je viens d’une famille aimante assez soudée, qui accepte mon homosexualité et mon polyamour, mais certaines choses ne se disent pas. Je suis un peu le mouton noir. J’ai une sexualité peut-être plus apparente. Ça fait que j’avais envie d’expier la douleur que j’ai vécue par rapport à ces non-dits-là. Il y a des choses qui seraient tellement plus simples si on pouvait les dire… J’avais envie de creuser dans mes textes cette difficulté de communiquer.»
 
LE?BLEU?DES?GARÇONS, Éric Leblanc, Collection Hamac-Carnets, Hamac, 160 pages, 2020