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Visible: Out on Television

Sébastien Thibert
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La série documentaire «Visible: Out on Television» raconte 70 ans d’une histoire mouvementée des représentations LGBTQI+ sur les petits écrans. 

 «Pour exister dans les récits télévisuels il a toujours fallu abandonner une part de notre humanité, en étant niés, blessés, tués, ou encore rendus hétéros dans les scénarios», témoigne Armistead Maupin, auteur des «Chroniques de San Francisco», dont la première adaptation télévisuelle en 1994 n’avait pas franchement fait bander l’American Family Association. 

Il est l’un des nombreux intervenants de cette série qui fait ressortir le besoin crucial de représentation des communautés LGBTQ+ à commenter les moments importants tirée d’archives passionnantes qu’ont rassemblées les créateurs de la série produite par Apple et diffusé sur Apple TV+.

Un panel de vedettes — Ellen, Oprah, Laverne Cox, Neil Patrick Harris, l’humoriste Wanda Sykes, Billy Porter, Jill Soloway, Wilson Cruz, le journaliste Anderson Cooper — analyse ces batailles livrées par les LGBT+ pour se faire une place dans le grand récit national, du réel à la fiction. Avec eux, on voit les rôles et les narrations LGBT+ évoluer au rythme des heures les plus sombres du maccarthysme, des vagues de bougies contestataires suite aux assassinats d’Harvey Milk, de Matthew Shepard et ceux de femmes trans qu’on ne compte plus, des émeutes de Stonewall, des actions médiatisées d’Act-Up jusqu’à la tuerie d’Orlando.
Par ces voix et ces images la série raconte les avancées, les obstacles et les reculs d’un long travail de lutte accéléré autant que secoué par la puissance de la télévision. Des artistes subissent une double peine, pris en tenaille entre d’un côté le maintien de leurs personnages, de leurs carrières, face aux pressions économiques exercées des studios et de l’autre, les mécaniques de backlashconstant, ces retours de bâton publics qui pèsent sur les coming-out les plus courageux.

Il faut se souvenir par exemple de la traversée du désert d’Ellen (DeGeneres), d’abord fiancée à ses fans puis reléguée aux oubliettes après sa révélation anthologique dans le show qui portait déjà son nom. Elle reviendra des années plus tard pour devenir l’une des animatrices les plus populaires de tous les temps aux États-Unis.

«Ces torrents de commentaires ne soutiennent parfois que le personnage que vous leur avez fait connaître toutes ces années, pas l’être humain qui est derrière»

Ces coming-out publics déclenchent des torrents de commentaires qui «ne soutiennent parfois que le personnage que vous leur avez fait connaître toutes ces années, pas l’être humain qui est derrière», souligne Raven-Symoné, élevée sous les projecteurs Disney avant de fendre la carapace sur Twitter et de sombrer momentanément.

Le pouvoir éducatif de la télévision joue sur une limite fine entre empathie et voyeurisme, comme le montre Oprah dans une scène sidérante où elle se rend au fin fond de la Virginie dans les pires années du sida, pour faire une médiation choc entre un jeune séropositif et sa communauté qui le rejette sans vergogne. Pendant ce temps-là, MTV pose les bases de la téléréalité avec «The Real World», quand tout un pays rencontre et s’attache à une autre victime du sida, qui succombera en 1994: Pedro Zamora. Au passage, Act-Up empoigne la télé comme outil stratégique afin de saisir les pouvoirs publics, faire avancer les droits et bousculer les mentalités.

Ce que choisit de montrer «Visible», c’est le pouvoir d’identification de la télé sur le registre émotionnel. Car les intervenants de la série ravivent jusqu’au creux du bide cet attachement intime et déterminant aux personnages qui nous ressemblent. C’est :

  • la petite mèche et le khôl de Ricky dans «Angela, 15 ans»; 
  • le piquant des «Golden Girls»; 
  • l’oncle Arthur de «Ma sorcière bien aimée»; 
  • David dans «Six Feet Under»; 
  • Shane dans «The L Word»; la répartie de RuPaul; 
  • la bisexualité de Callie dans «Grey’s Anatomy»; 
  • l’aplomb de Bianca dans «Pose».

Et avec les technologies de l’information, les journalistes, showrunners, actrices et autres personnalités publiques deviennent des modèles, et «font partie de la culture du pays, de l’identité nationale», souligne la journaliste Rachel Maddow, avant de plaisanter: «On est un pays qui a une lesbienne bien masculine aux cheveux courts chaque soir sur MSNBC!»

L’autre force de «Visible» est de prendre en charge frontalement la critique des inégalités de genre et de race qui biaisent les représentations. De Billy Porter («Pose») à l’activiste trans Miss Major, de George Takei («Star Trek») à Leina Waithe («Master of None»), tous reconnaissent les jalons essentiels posés par leurs ainés. Mais ils et elles déplorent la souffrance inhérente à l’absence ou la fétichisation des Non-Blancs dans les narrations LGBT+. S’ils ne sont pas moqués, les personnages trans sont régulièrement tués dans les récits. Si ces violences et ce silence – reflets du réel – sont d’abord comblées par des acteurs non concernés, elles restent actives tant que l’autoreprésentation à l’écran ne s’accélère pas significativement, comme en témoigne la série «Noah’s Arc» sur la chaine Logo.

On voit d’ailleurs la scénariste Jill Soloway reconnaître avoir commis une erreur en choisissant un acteur non trans pour incarner son personnage principal dans «Transparent». On rencontrera aussi Asia Kate Dillon, premier-e artiste non binaire connu-e pour son rôle dans «Billions». 

«Visible» pose des questions et montre une riche et belle histoire de signaux, d’alliances et de flux continus.