Geneviève Leclerc

«Il faut modifier nos manières de faire, pour que ça soit plus fair »

Yves Lafontaine
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Fugues
Photo prise par © Geneviève Leclerc
La COVID-19 a chamboulé nos vies d’une manière qu’il est encore difficile à mesurer. Nous avons demandé à la chanteuse, Geneviève Leclerc, de nous dire comment cette crise l’affecte personnellement…
 
 
Comment la crise de la COVID-19 t’a-t-elle affecté  ? 
C’est plusieurs milliers de dollars de revenus qui seront perdus cet été. J’avais une saison estivale de spectacles bien remplie. Et je devais débuter très bientôt une tournée pour le nouvel album, tournée qui devra être reportée en 2021 ou même en 2022.  Comme tu te l’imagines, c’est une perte financière énorme, qui survient juste après avoir investi temps et argent dans la production d’un album. En même temps, c’est une chance de pouvoir prendre le temps de revoir nos manières de fonctionner, de réenligner la compagnie et mes objectifs afin de les rendre plus réalistes.  
 
Dans l’état actuel, la formule d’affaires ne fonctionne plus pour les artistes qui vivent de leur musique. Le mur qu’on appréhendait s’est présenté plus vite avec la COVID. Peut-être, peut-être que les chose vont changer avec les lois, qu’on va s’assurer que la musique reprenne de la valeur… mais en ce moment le partage des revenus qui proviennent de la musique n’est pas équitable. Pour ma compagnie, pour moi la chanteuse Geneviève Leclerc, je tente de trouver des solutions pour pouvoir dire fièrement que je vis adéquatement de la musique. 
 
J’aime bien le #cultureéquitable qu’une amie, Stéphanie Bédard m’a envoyé. Ça exprime qu’il faut modifier nos manières de faire, pour que ça soit plus fair. Je ne suis pas certaine dorénavant de partager intégralement ma musique gratuitement. Des teasers, oui, des chansons a capella faites pour les fans, oui, mais pas des chansons et des musiques enregistrées en studio, et qui ont nécessitées une production avec une équipe .L’investissement est trop élevé. Le contenu sur les réseaux sociaux ne génère aucun revenu et il faudra tous nous réajuster à cette réalité. Je suis bien curieuse de voir comment le milieu artistique va s’adapter.
 
Présentement dans l’espace où tu vis, est-tu seule, avec ta conjointe, de la famille, une coloc, des animaux? 
Georgina et moi, on a déménagé récemment à Sainte-Catherine, sur la Rive-Sud, sur le bord de l’eau et on aime vraiment ça. C’est un rêve qu’on avait et je suis vraiment très contente qu’on l’a réalisé (en septembre dernier) avant cette crise-là. On ne l’aurait sans doute pas fait sinon. On a adopté un petit chien, Lincoln, qui est notre bébé. Ça faisait des années que Georgina et moi tentions d’avoir un enfant et la vie en a décidé autrement. Pour de multiples raisons, ça ne fonctionne pas. Donc, Lincoln est arrivé à un moment bien spécial et on le gâte sans doute un peu trop… rires. J’ai un peu peur au retour à la normal. Ce petit chien là risque de faire une dépression quand il n’aura plus ses deux mamans 24h/24.
 
À quoi ressemblent tes journées ces temps-ci?
Comme vous pouvez peut-être l’entendre à l’arrière plan (durant l’entrevue),  je marche sur mon treadmill, environ trois heures par jour. Ça fait près d’un an et demi que je fais ça chaque jour, que j’ai intégré ça à mon quotidien. Ne me demandez pas de courrir, j’haï ça. Mais marcher, je peux faire ça. Je profite de cette «marche» pour faire du planning et de réfléchir au retour à la vie plus normale… Je ne pense pas que la vie reviendra à ce qu’on considérait «normal» avant. Pour cette raison, je réfléchi à ce que je vais faire autrement. Et, avec l’équipe autour de moi, comment on va s’adapter 
à tout ça.
 
Comment fais-tu pour que le confinement se passe mieux?
Ma femme travaille à la maison et — on en rie toutes les deux — je suis devenue Ginger-la-ménagère. Je vais au Métro une fois par semaine. J’arrive avec un panier vraiment plein. Et je fais la planification des repas et je m’y suis mis à fond, au point que Georgina me dit parfois, «tu sais, on ne 
pourrait pas manger juste un grill cheese aujourd’hui». Des fois, elle est un peu tannée des repas élaborés, à plusieurs services qui n’en finissent plus. Peut-être que ce soir, c’est ce qui va arriver, pour faire changement. Rires.
 
Geneviève LeclercÀ la maison, que portes-tu habituellement?
Ça n’a pas changé pour le moment. Je me lève, je mets des vêtements de jogging confortables pour le tapis roulant et je ne me change pas toujours tout de suite après, à moins d’avoir une vidéo à faire… ou une audition ou un spectacle. Mais, ces temps-ci, ma routine est différente de ma «normalité». Donc c’est souvent vêtements de jogging ou pyjama. Avec moi, c’est tout ou rien. Soit que j’ai l’air du yable ou je suis all dolled up, maquillage et cheveux prêts pour sortir.
 
Qu’est-ce qui te manque le plus, ces temps-ci ?
Les restos. Mais en examinant mon budget ces temps-ci, j’ai constaté que j’y avais consacré une portion démesurée. Je vais continuer à aller au restaurants — j’aime trop ça —, mais je serai sans doute plus sélective à l’avenir, question de réduire un peu les dépenses. Et j’ai vraiment pris plaisir à cuisiner…
 
Que fais-tu pour maintenir un contact avec l’extérieur ou maintenir une solidarité?
Je crois que l’art fait du bien à bien des gens. Je me suis mis des limites là-dedans, comme je l’ai dit plus tôt… En ce moment, pour entretenir un lien avec les gens, je produis régulièrement des sessions a capella dans ma cage d’escalier. Je fais ça dans le noir, comme ça, je ne me préoccupe pas de mon look. Que ça repose essentiellement sur la voix et pas sur les qualités visuelles de la production, j’en éprouve beaucoup de bonheur et de 
satisfaction. Les gens semblent bien aimer ça. Je propose donc une ou deux chansons et je réponds aux demandes spéciales.
 
Considères-tu que les gouvernements — ici ou ailleurs — gèrent adéquatement la situation?
J’aime beaucoup M. Legault. Je considère qu’il est un homme solide qui ins-pire la confiance. Cela dit, on récolte ce qu’on a semé pour les CHSLD. Ça fait des années que le personnel de la santé nous le dit que ça ne fonctionne pas, qu’il manque des ressources. On les entendait, mais on ne portait pas vraiment attentions aux demandes. Et je ne blâme pas spécifiquement les gouvernements, mais nous tous en tant que société. Ce qui arrive est vraiment dommage, mais c’est aussi de notre faute. Maintenant, qu’on est en crise, on est confronté à la réalité. C’est platte qu’il faut une situation aussi dramatique et de cette ampleur-là pour réagir et pour prendre les moyens de régler un problème. Il faut être plus présent et plus empathique aux réalités de nos aînés.
 
Que penses-tu retirer de l’expérience que l’on vit présentement?
J’espère qu’on va continuer à consommer local. Il faut encourager les entreprises d’ici et pas juste en période de crise. Sur un plan personnel, j’ai pris conscience que je m’endettais pour vivre mon rêve et cette crise me permet de réfléchir à comment je peux faire les choses différemment pour y arriver et pour rendre les choses plus équitables.
 
Crois-tu que ta vie (ou celle des autres) sera transformée par la suite au niveau de nos interactions sociales? Si oui, de quelle(s) manière(s)?
Je ne crois pas que les gens seront aussi confortables qu’avant à se regrou-per en grands nombres dans des salles de spectacles, du moins pour une bonne période. Moins de proximité avec les gens, moins d’interactions physiques, ça risque d’être lourd. C’est vraiment dommage pour les artistes, mais c’est comme ça. 
 
Des inquiétudes pour l’avenir?
J’ai peur que la planète n’ait pas compris. Peur qu’on ne prenne pas le temps, durant cette pause, de voir comment on va faire les choses différemment. On entend souvent que ça serait trop compliqué de modifier nos manières de faire, que le bâteau est trop imposant pour qu’on change de direction, qu’il y a trop d’argent en jeu. Mais là, ne serait-ce pas le moment, justement, de faire ces grands changements, pour tout rebâtir?
 
Un message d’espoir ?
On va tous remonter. La page blanche qu’on a à écrire, c’est à chacun d’entre nous de l’écrire en fonction de nos priorités. Il n’est pas trop tard pour créer un monde dans lequel nous vivrons mieux.