LIVRES

Des inédits de Marcel Proust sortent de l’ombre

Denis-Daniel Boullé
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Fugues
Photo prise par © Fugues


Aujourd’hui que ses lecteurs sont eux-mêmes confinés, les temps libres ne leur manquent pas pour tenter de relire sa «Recherche du temps perdu». Pour ceux qui préfèrent s’attaquer à moins monumental, les Éditions de Fallois ont ce qu’il faut: deux volumes récemment parus, de moins de 250 pages chacun. Le premier réunit des textes inédits de l’auteur de «À la recherche…». Le second contient les citations que Jeanne Proust, femme d’Adrien et mère de Marcel, a copiées de 1890 à 1904, dans un modeste cahier retrouvé dans les archives de l’éditeur Bernard de Fallois, décédé en 2018.

 
Déguiser son homosexualité
Le premier des deux livres s’appelle «Le mystérieux correspondant et autres nouvelles inédites». Sa publication obéit aux volontés de Bernard de Fallois, qui voulait que ces pages de Proust, inconnues et pour certaines inachevées, atteignent les lecteurs avant que les documents origi-naux ne soient peut-être dispersés après sa mort. Il fallait pour cela qu’un spécia-liste les accompagne d’un commentaire intelligent. Le professeur Luc Fraisse, de l’Université de Strasbourg, s’en est chargé. Il explique pourquoi ces brouillons sont restés cachés si longtemps: «Ces nouvelles trop parlantes, sans doute en ce temps-là trop scandaleuses, leur jeune auteur a choisi de les garder secrètes.» Proust n’a que 22 ans quand il jette sur le papier «Le mystérieux correspondant». «Ces nouvelles ne renferment rien de scabreux, qui susciterait le voyeurisme», tempère Luc Fraisse. «Elles approfondissent, par des chemins extrêmement variés, le problème psychologique et moral de l’homosexualité.» L’un de ces chemins, emprunté plus tard par Proust dans «À la recherche…», est la transposition de sa propre situation dans l’homosexualité féminine. Un procédé dicté par la pudeur. Ce «Mystérieux correspondant» est donc une femme à l’agonie qui cherche à avouer son amour à sa meilleure amie. Le sujet est psychologiquement intéressant et la forme délicieusement Belle Époque. Parlant des mains de l’amie, Proust écrit: «En leur beauté résignée de tristes exilées dans un monde vulgaire on pouvait lire aussi clairement les émotions que dans un regard expressif. Habituellement distraites elles s’allongeaient avec une langueur douce.» Plus loin, les mêmes mains deviennent des «fleurs tourmentées» et le poignet qui les porte leur «tige délicate».
 
Marcel ProustPlus précis est le récit appelé «Souvenir d’un capitaine»: six pages pour évoquer la rencontre de celui-ci avec un brigadier aux «exquis yeux calmes». «Passionnément désireux qu’il me regardât je mis mon monocle», avoue le narrateur avant que l’autre finisse par lui rendre son regard «avec un trouble extraordinaire». «Et oubliant la réalité, par cet enchantement mystérieux des regards qui sont comme des âmes et nous transportent dans leur mystique royaume où toutes les impossibilités sont abolies, je restai nu-tête déjà emporté assez loin par le cheval la tête tournée vers lui jusqu’à ce que je ne le visse plus du tout.» Ce volume d’inédits a précédé la sortie de «Souvenirs de lecture» de Jeanne Proust, présenté par le même Luc Fraisse, après une introduction de l’académicien Marc Lambron. Les courts extraits recopiés ou cités de mémoire par cette femme cultivée, grande lectrice et spectatrice de théâtre, témoignent de son esprit vif et de son sens de l’humour. Cette phrase, par exemple, de Villemain, «d’une excessive laideur», disant à une dame honnête: «Aimez-moi, Madame, personne de vous croira.» Ou ce mot de Talleyrand sur Chateaubriand: «Il se croit sourd depuis qu’il n’entend plus chanter ses louanges.» Il y en a d’autres et d’aussi amusants.