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Classiques du cinéma queer à voir... gratuitement

Yves Lafontaine , Chantal Cyr , Logan Cartier
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Fugues
Photo prise par © Un chant d'amour
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Photo prise par © Pink Narcissus
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Photo prise par © Fireworks
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Depuis ses débuts timides dans les années 40, le cinéma queer a connu de nombreuses transformations, nourri par l'évolution du 7e art et de la culture, mais aussi des mœurs, de la politique et de la place des personnes homosexuelles, bisexuelles et transgenres dans la société. Depuis le début du confinement, le Festival de films Queer de Leeds, en Grande-Bretagne, consacré au cinéma LGBTQ+ propose une liste non exhaustive de films disponibles en ligne gratuitement. On y retrouve, entre autres, les œuvres de réalisateurs pionniers du cinéma queer tels que Kenneth Anger, James Bidgood et Baraba Hammer, mais également des films consacrés à des artistes transgressifs tels que Catherine Opie ou à des figures emblématiques de la communauté LGBTQ+, telles que RuPaul ou Marsha P. Johnson. Entre fictions et documentaires, parodies et pastiches, longs-métrages homoérotiques et courts-métrages expérimentaux, voici quelques auteurs et films queer à (re)découvrir.

Kenneth Anger, le pionnier du cinéma queer
En 1947, Kenneth Anger qui n’a que 17 ans réalise Fireworks, un court-métrage qui marquera à jamais le cinéma queer. Le cinéaste américain a par la suite développé une œuvre passionnante riche d’une trentaine de films. La plateforme Ubu propose gratuitement de visionner huit d’entre eux, datés de 1949 à 2009: souvent silencieux, accompagnées par des musiques de choix (de Vivaldi à Elvis Presley), ceux-ci se caractérisent par leurs mises en scène, costumes et décors surréalistes et leur caractère parfois mystique qui proposent une véritable réflexion sur la forme et l’esthétique cinématographique. Parmi eux, on retrouve notamment Scorpio Rising (1963), dans lequel Kenneth Anger s’inspire de la communauté des bikers et de leurs vêtements et accessoires, auxquels il ajoute une évidente dimension homoérotique. Censuré à sa sortie, le film a conduit le réalisateur jusqu’à la Cour suprême et reste considéré aujourd’hui comme l’une des œuvres fondatrices du cinéma post-moderne. 
 
 
 
 
 
Les secrets de Catherine Opie, portraitiste des marginaux
Ce documentaire de 15 mi-nutes permet de revisiter la carrière de la photographe américaine Catherine Opie, qui y fait elle-même le récit de son œuvre en commen-çant par ses portraits réa-lisés au début des années 90. À l’époque, l’artiste se fait remarquer en photo-graphiant des amis et connaissances de son entou- rage, personnages margi-naux exclus de la société en raison de leur apparence, de leur identité de genre, de leur sexualité ou de leur style vestimentaire. En 1994, alors que bon nombre de ses proches meurent des suites du sida, Catherine Opie réalise un autoportrait particulièrement percutant où elle apparaît recouverte d’une cagoule, l’inscription Pervert   tatouée en rouge sur sa poitrine et des aiguilles insérées tout le long de ses bras. Une manière délibérément engagée de «reprendre ses droits sur son corps, sur celui des queers» et sur ce que leurs détracteurs peuvent en dire.  
 
 
 
Barbara Hammer et ses représentations du corps
Des années 70 jusqu’à sa disparition il y a un an, la réalisatrice américaine Barbara Hammer a utilisé le cinéma afin d’interroger la politique, la sexualité, la place des lesbiennes et plus généralement celle des femmes dans la société. Si ses films Dyketactics (1974) et Women I Love (1976) sont aujourd’hui considérés comme les premiers films ouvertement lesbiens de l’histoire du cinéma, la cinéaste a poursuivi depuis une pratique résolument expérimentale, explorant de nombreuses techniques et formats. En atteste le court-métrage Sanctus (1993), dans lequel elle propose un regard nouveau – voire hallucinatoire – sur le corps humain en le filmant aux rayons X. Sur une musique obsédante composée par Neil Rolnick, le corps se voit sacralisé et désincarné dans les situations les plus triviales, en train de boire un verre de lait ou de se laver les mains. 
 
 
 
Pink Narcissus

Derek Jarman: le cinéma queer 
Bien que la carrière de Derek Jarman n’a duré que vingt ans, elle a suffi à l’affirmer comme une figure majeure du cinéma expérimental et underground au Royaume-Uni, mais aussi un artiste particulièrement engagé dans la lutte contre le sida jusqu’à son décès à 52 ans. Sebastiane, son premier long-métrage réalisé en 1976 est certainement l’un de ses films les plus célèbres. Le réalisateur britannique s’y inspire de l’histoire de saint Sébastien, chrétien romain devenu martyr qui a beaucoup inspiré les artistes et que les représentations picturales depuis le XVe siècle ont doté d’un caractère indéniablement homoérotique. Ici, Derek Jarman présente une libre adaptation (intégralement tournée en latin) de ce mythe. S’ouvrant avec une séquence orgiaque, celle-ci suit la vie de Sébastien dans une garnison de soldats jusqu’à son exécution, où ces derniers l’attachent, nu, à un poteau et lui transpercent le corps de leurs flèches. 
 
 
 
 
 
Pink Narcissus, une rêverie homoérotique signée James Bidgood
Dans un Éden enrobé de rose et agrémenté de fleurs et de moulures dorées, un éphèbe apparaît et se contemple dans le miroir. Aux confins du fantasme et de la réalité, le film Pink Narcissus réalisé par James Bidgood illustre les rêveries homoérotiques d’un jeune homme incarné par Bobby Kendall, qui deviendra la muse du photographe et cinéaste américain. Pour imaginer et tourner ce film fantastique long de plus d’une heure, ce dernier aura travaillé pendant plus de sept ans. Sous l’impulsion de ses financiers, le film sort en 1971 avant d’avoir été finalisé – un conflit qui conduit James Bigdood à refuser de le signer à l’époque. Près de cinquante ans plus tard, Pink Narcissus est considéré comme l’une des œuvres majeures et pionnières du cinéma queer ainsi que le chef-d’œuvre de la carrière de son réalisateur.
 

Pink Narcissus
 
 
Wigstock: au cœur du plus grand festival drag d'Amérique
Baptisé en clin d’œil parodique à Woodstock, désormais remplacé par wig (perruque, en anglais), le festival Wigstock est né en 1984 à Manhattan sur l’initiative d’un groupe de drag-queens américaines, dont Lady Bunny. Pendant des années, celui-ci a permis de mettre en avant de nombreux performeurs queer de l’époque dans l’East Village à une époque terrassée par la crise du sida. Si Tom Rubnitz avait proposé une première documentation du festival dans les années 80 à travers un film de 20 minutes, le documentaire réalisé par Barry Shils en 1994 montre à quel point celui-ci est devenu en dix ans un rendez-vous majeur pour la communauté LGBT américaine. Alors en passe de devenir la drag-queen la plus célèbre du monde, RuPaul y apparaît notamment sur scène pour jouer son célèbre titre Supermodel of the World. 17 ans après sa dernière édition, le Wigstock a fait son grand retour en 2018.
 
 
 
Shakedown, le premier film non pornographique de Pornhub
En 2002, la réalisatrice Leilah Weinraub commence à filmer les clubs de striptease lesbiens de Los Angeles en suivant notamment un groupe d’artistes et performeuses, les Shakedown Angels. Tournées pendant 15 ans, les images de ce documentaire montreront la vie de ces établissements emblématiques de la culture underground, queer et afro-américaine à travers le quotidien de ses actrices, les questions liées au travail du sexe et à l’argent, ou encore l’évolution d’une métropole en pleine gentrification qui donnera lieu à de nombreuses représailles policières. Projeté au MoMA et à la Berlinale en 2018, le documentaire marque l’histoire de la plateforme Pornhub en devenant le premier film non pornographique à y être diffusé – une manière habile de contrebalancer le regard masculin dominant dans l’écrasante majorité des vidéos proposées par le site.
 
 
 
Marsha P. Johnson: portrait d'une légende du militantisme queer
New York, la nuit du 27 au 28 juin 1969: une foule de clients du bar Stonewall Inn s’oppose violemment à la police qui tente de les arrêter, à une époque où boire des boissons alcoolisées dans des lieux publics était interdit aux homosexuels. Considérées comme l’éclosion des luttes LGBTQ+ aux États-Unis, les émeutes de Stonewall ont notamment donné lieu à la création de la marche des fiertés un an plus tard. En 2012, le réalisateur Michael Pasino rend hommage à l’une des initiatrices de cet événement fondateur, Marsha P. Johnson. Cette activiste transgenre et travailleuse du sexe consacra sa vie à la lutte pour les droits des personnes queer, en créant notamment un groupe d’aide aux drag-queens et aux femmes sans abri puis en militant au sein de l’association Act Up. À travers ses mots et ceux des personnes qui l’ont connue, le documentaire Pay It no Mind: Marsha P. Johnson  retrace la vie d’une légende bien vivante, malgré sa disparition en 1992.
 
 
 
A Bigger Splash une incursion rare dans la vie et la création du peintre David Hockney
Londres, Mai 1971 - David Hockney est en pleine crise, profondément affecté par sa rupture avec Peter Schlesinger, son modèle et amant, qui vient de le quitter (et qui deviendra plus tard un céramiste de talent). Son travail en est bouleversé. Il doit pourtant terminer Portrait of an Artist pour une importante exposition qui doit avoir lieu à New York l’année suivante. En pleine lutte avec son art et avec lui-même, il passe d’intenses séances de travail à de longues errances chez ses amis, en proie au doute, ne parvenant pas à trouver sa forme définitive au tableau, qu’il finit par abandonner avant d’y revenir six mois plus tard. À travers un fascinant mélange de documentaire et de fiction, Jack Hazan nous invite dans l’univers du peintre et, par une observation patiente de ses états d’âme, révèle les liens qu’entretiennent la vie et la création. Film rare et emblématique du Swinging London des années soixante-dix!

 
Un chant d’amour, le seul et sublime film de Jean Genet
«La caméra peut ouvrir une braguette et en fouiller les secrets. Si je le juge nécessaire, je ne m'en priverai pas.» Cette profession de foi ambitieuse de Genet n'a pourtant engendré qu'un seul film, mythique, véritable condensé de sa poétique qui transforme l'ordure en roses. Il y a dans ces 26 minutes tournées en 1950 une telle densité, qu'on peut les voir et les revoir sans jamais les épuiser. Dans une prison, deux voisins de cellule sont l'objet des fantasmes d'un gardien voyeur. Tout y est de la poésie de Genet (de son folklore, diront ses détracteurs): virilité magnifiée des voyous, lyrisme sec symbolisé par ce bouquet de fleurs que tentent de se passer les deux voisins par la fenêtre, sadomasochisme théâtral, audace provocante des bites bandées... Et surtout, ce mélange incandescent d'érotisme et de tendresse que résume le fameux plan où les deux détenus partagent une cigarette grâce à une paille traversant le mur entre leurs cellules. Une vraie trouvaille qui donne une idée du potentiel de Genet au cinéma. D'ailleurs, malgré une longue censure, Un chant d'amour a beaucoup essaimé dans l'imagerie contemporaine: cinéma (de Kenneth Anger à O Fantasma de Joao Pedro Rodrigues), clip (Cargo de nuit), photo (de Mapplethorpe à Pierre & Gilles), etc. La version qui circule aujourd'hui est accompagnée d'une bande originale, mais on ne peut qu'encourager à couper le son car Genet avait imaginé le film muet. Il pensait d'ailleurs que le cinéma s'était appauvri en devenant parlant. Sa règle d'or était «Ne le dites pas, montrez-le!», ce qui peut paraître paradoxal de la part d'un écrivain. Toute sa vie, Genet accumula les scénarios. Et pourtant, Un chant d'amour est bel et bien son seul film.
 
 
Forbiten love 

Forbidden Love, donner la parole au-delà des préjugés
Fascinantes, souvent drôles et toujours rebelles, les femmes interviewées dans Amours interdites – Au-delà des préjugés, vies et paroles de lesbiennes se souviennent de leurs premières amours et de leur recherche, durant les années 1950, des lieux où se rassemblaient les femmes gaies assumant ouvertement leur identité. Sur une trame sonore composée de succès de la musique pop et avec pour toile de fond des couvertures de romans de gare, du métrage d'archives et des manchettes de tabloïdes, le film se penche avec grâce, humour et irrévérence sur l'expérience du passage à l'âge adulte de lesbiennes durant les années 1950 et 1960. Parlant avec la candeur des survivantes d'un long combat, les femmes brossent un touchant portrait d'une communauté jadis condamnée au silence et à l'exil. Réalisé en 1992 par Aerlyn Weissman et Lynne Fernie, Forbidden Love a été produit par le Studio D, le studio des femmes de l'ONF. Le film a remporté le Génie du meilleur long métrage docu-mentaire, le GLAAD Media Award du film (catégorie documentaire), ainsi que le prix du public du meilleur long métrage documentaire au Festival international de films de Femmes à Créteil, en France. Notez, en passant, que le site de l’Office National du film regorge de productions de grandes qualités et qui méritent l’attention. Et parmi elles, de plusieurs films LGBT, qu’il est possible de retrouver avec un outil de recherche par titre ou thématiques…
 
Forbidden Love/Amours interdites
 
 

Retrouvez la liste complète des films proposés

par le Leeds Queer Film Festival