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La COVID-19 et la réalité du terrain

Denis-Daniel Boullé
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Il semble normal que nos gouvernements nous donnent des consignes à suivre pour éviter qu’une situation telle que nous la vivons empire. C’est la première responsabilité d’un gouvernement d’assurer la protection de sa population. On ne peut pas dire que celui du provincial comme celui du fédéral ne se sont pas attelés à la tâche depuis plusieurs semaines.

Entouré de spécialistes qui l’informent sur l’étendue de la pandémie et ses conséquences, le gouvernement québécois prend les mesures qui lui semblent s’imposer. Et il faut le rappeler, il fait face à une situation inédite, et avance à vue, au jour le jour. Pour nous, simples citoyen.nes, nous devons lui faire confiance. Cependant, depuis l’annonce d’un déconfinement progressif, les atermoiements se multiplient semant la confusion et amenant de plus en plus une défiance.

En une semaine, les personnes de 60 à 69 ans devaient rester confinées, puis virage à 180 degrés : elles pouvaient de nouveau sortir, retourner travailler, s’occuper d’enfants. Il en est de même pour les commerces et les écoles dont l’ouverture a été retardée d’une semaine par rapport à la date fixée. Ou encore l’obligation de dépistage pour les proches aidants suivi par une annulation de cette directive trois jours plus tard. Les deux pas en avant, puis trois pas en arrière sont encore à venir. On peut penser aux régions qui souhaitent être déconfinées tant la Covid-19 y est peu répandue mais qui ne veulent pas voir des habitant.es de la grande région de Montréal venir les visiter.

Enfin parmi les constatations faites sur le terrain, il y a un écart entre les données avancées par le gouvernement et la réalité. Que l’on pense au nombre de dépistages qui devaient être de 14 000 par jour et dont on se rend compte qu’il peine à atteindre le nombre de 7000. Comme l’affirmait au micro de Radio Canada, la Conseillère scientifique en chef du Canada, Mona Nemer le 7 mai dernier: «il y a une différence entre le discours et ce qu’on entend sur le terrain», et plus loin, «j’essaie d’avoir l’heure juste mais je n’y arrive pas».

Constat alarmant. Encore une fois, nulle question de cibler les gouvernements comme les grands fautifs, peut-être eux-mêmes devant la rapidité de l’éclosion et les catégories de la population touchée doivent avoir du mal à trouver l’heure juste. On peut toutefois leur reprocher depuis plus de 20 ans le masque sur leurs yeux et les bouchons d’oreilles sur les conditions de vie des aîné.es dans les centres d’hébergement, les conditions de travail des employé.es et joindre à ce constat un système de santé qui s’est dégradé à tous les niveaux depuis presqu’autant d’années.  

Mais ce qui est intéressant, c’est de revenir sur le terrain. C'est-à-dire au plus près de ce que vit la population, au plus près de celles et ceux qui sont sur la ligne de front, les malades, les aîné.es; le personnel qui s’agitent sans relâche pour soigner et contrer la contamination. Ils et elles ont peut-être des choses à nous dire et à faire remonter à nos élu.es.

Les vertus du terrain

Sans les premiers et premières concernées, la lutte contre le VIH/Sida aurait aujourd’hui un tout autre visage. Sans les séropositifs, sans les infirmières (je dis infirmières car elles étaient et restent les plus nombreuses dans les systèmes de soins), jamais les autorités n’auraient pu comprendre et adapter les mesures nécessaires pour apporter de meilleurs soins aux personnes touchées par ce virus et définir la prévention. À l’époque, celles et ceux en première ligne, soignant.es et malades, sont devenu.es des actrices et des acteurs essentiel.le.s dans la compréhension de la maladie, ne laissant pas le savoir aux mains des spécialistes. Elles et ils étaient détenteurs.trices d’un savoir appris sur le tas. Des expériences qui pouvaient remonter ensuite vers les décideurs. On peut entre autres parler de la réduction des méfaits. Que le patient ne soit plus considéré comme un ignorant soumis et docile face aux traitements imposés. Des avancées qui ont fait des petits puisqu’aujourd’hui, ces nouveaux modèles, qui prennent en compte la réalité du terrain, servent de modèles dans le traitement d’autres maladies comme le cancer. 

Ce terrain qui prend en compte une vision plus globale, comme la santé mentale des malades et de celles et ceux qui travaillent auprès d’eux, des relations affectives, des réseaux sociaux de chacun, des niveaux sociaux, des conditions de vie, etc., ne peut se contenter de réduire la pandémie de la Covid-19 à deux options: le confinement comme moyen extrême de barrage ou le déconfinement qu’il soit sélectif ou progressif pour des raisons qui n’ont plus rien à voir avec la santé, mais avec l’économie à repartir.

C’est un peu le sens de la lettre ouverte publiée dans Libération du 5 mai dernier, rédigée par Jean-Marie Legall et Gabriel Girard: Prévenir ou guérir, un modèle à dépasser. Les deux sociologues soulignent entre autres que «les stratégies de réduction des risques – formulées dans les combats féministes, l’antipsychiatrie et la lutte contre le sida – démontrent les vertus de la santé partant des besoins vécus, et confiante dans la capacité des humains à faire des choix éclairés pour leur santé».

En somme qu’on ne peut réduire la population à une catégorie de malades, de professionnel.les de la santé et à une grande majorité indéterminée qui doit suivre sans avoir son mot à dire les directives venues d’en haut. Des directives qui contiennent aussi des messages de prévention mais qui ne sont pas suffisants.

Au Brésil, le président Boslonaro et son gouvernement font preuve d’un laxisme criminel face à la pandémie qui touche la population. Auquel s’ajoute un système de santé et une couverture sociale déficients. Ce qui n’empêche pas certain.es brésilien.ne.s de réagir. Par exemple les habitant.e.s de la plus grande favela de Sao Paulo, Paraisopolis, ont répertorié les initiatives prises par les associations pour faire face au Coronavirus, avec un plan en 10 points qui va du social à la santé en passant par le volet économique. Une initiative que ne peut calquer le Québec ou Montréal, mais qui montre l’importance d’actions qui viennent des premiers et premières concerné.e.s. Une façon peut-être aussi d’être partie prenante de la démocratie, de retisser du lien social, et de traverser véritablement ENSEMBLE cette pandémie.