Films et culture

Plongée dans l’histoire des balls et des concours de drags

Yves Lafontaine
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Photo prise par © The Queen, 1968
Photo prise par © Paris Is Burning, 1991

Pour certains, la notion de ball culture n’est pas évocatrice de grand-chose, bien que les fervents téléspectateurs du RuPaul’s Drag Race ne devraient pas être trop déboussolés par cette immersion, pas plus que ceux de l’ambitieuse et scintillante série Pose. Mais longtemps avant le RuPaul’s Drag Race ou Pose, deux documentaires historiques, The Queen et Paris Is Burning, nous donnaient déjà une leçon d’histoire queer qui mérite autant d’être racontée qu’entendue.

The Queen, 1968

Un concours de drag-queens dans l’Underground new-yorkais de 1967, avant Stonewall, ne pourra que piquer la curiosité de bien des amateurs de concours à la Drag Race. Alors retour dans le passé avec The Queen l’un des grands documentaires de la fin des années 60, qu’il est possible de voir sur Netflix… 

Dans The Queen la caméra suit une quinzaine de concurrent(e)s du New-York Miss All-American Drag Beauty Pageant de 1967 depuis leur arrivée à Manhattan jusqu’à leur retour à la gare, en passant par leur installation à l’hôtel, les réunions préparatoires, les répétitions du spectacle, les derniers habillages et maquillages, le concours lui-même - qui occupe environ 1/3 du film - ainsi que sa tonitruante conclusion.

Tous les personnages principaux sont fascinants, dont trois particulièrement mémorables. Ce sont les véritables stars du film. D’abord, la maîtresse de cérémonie et organisatrice du concours, Miss Flawless Sabrina, un jeune homme plein de panache âgé de 24 ans qui reconnaît lui-même qu’en drag, il en paraît 110. Ensuite, Miss Harlow (« un miracle de beauté naturelle »), joli blond assez introverti qui réussit à remporter le titre tant convoité. Enfin, la volcanique Miss Cristal, splendide créature hispanique qui explose de frustration et de colère lorsqu’elle apprend que le concours lui a échappé. Mais tous les autres gars ont aussi leur capital de sympathie, jeunes gais issus des rues new-yorkaises, des villes de la côte Est ou des plaines du Middle-West et rassemblés à Manhattan pour un concours de drag. Le réalisateur Frank Simon les laisse parler de leurs histoires, des relations avec leurs parents, de leurs amours, de leurs rêves et de leurs souffrances.

C’est souvent drôle, parfois triste et toujours très touchant. Ces jeunes hommes, qui doivent tous avoir entre 18 et 30 ans, venus des horizons les plus divers pour essayer de se faire une place dans la communauté homosexuelle de New-York et de trouver une identité qui leur est refusée au quotidien en se travestissant, sont une photographie sans doute assez juste d’une petite niche de la dernière génération des gays américains d'avant la révolution que furent, en 1969, les émeutes de Stonewall et le mouvement de libération homosexuelle qui leur emboîta le pas. 

Pour la petite histoire, Miss Cristal LaBeija, l’irrésistible grande perdante du concours, créait quelque temps après la réalisation du film, l’une des « house » les plus célèbres de New-York, la « House of LaBeija », sorte de famille reconstituée dans laquelle les membres pouvaient vivre en harmonie et liberté leurs identités minoritaires à travers la mode et la performance (le phénomène des Houses est d’ailleurs remarquablement exploré dans un autre formidable documentaire sur le milieu gay new-yorkais qui pourrait faire avec The Queen un excellent programme double : Paris is Burning de Jenny Livingston.

THE QUEEN, 1968 offert sur NETFLIX https://www.netflix.com/title/81220949

 

 

 

Paris is Burning, 1991

Lorsque Jennie Livingston découvre la scène ballroom new-yorkaise, elle n’est encore qu’étudiante en cinéma à l’Université. C’était en 1983, un groupe de jeunes queer dansent à Washington Square Park. Intriguée, la jeune femme se lance le défi d’écrire un documentaire sur ces marginaux, qui s’avère appartenir à une véritable communauté sous-terraine peu connue de l’extérieur. Et pendant sept années, Livingston parcourt les balls, enchaîne les rencontres parmi lesquelles figurent de mythiques stars de la scène voguing comme Venus Extravaganza, Willi Ninja, Pepper LaBeija ou encore Octavia St. Laurent. Au-delà de sa magnifique palette de couleurs, de gestes de danse et de costumes, Paris Is Burning a marqué un tournant décisif dans la reconnaissance et de la culture de la scène ballroom – de Harlem mais aussi internationale. On y découvre par ailleurs les origines du voguing, l’isolement de la jeunesse LGBTQ+ américaine et de véritables familles d'accueil érigées en ‘Houses’. Près de 30 ans après sa sortie, Paris Is Burning reste une incontournable référence pour la communauté. 


Salué à sa sortie, par la critique, Paris is Burning a, entre autres, remporté le Grand Prix du meilleur documentaire au Sundance Film Festival en 1991, et le «Teddy Award» du meilleur documentaire au Festival International du Film de Berlin.

 

Sur YouTube https://www.youtube.com/watch?v=xf6Cn2y2xEc&feature=emb_logo

 

et offert dans une nouvelle version restaurée sur CRAVE

https://www.crave.ca/en/tv-shows/paris-is-burning