Témoignage de Line Chamberland en période de crise de la Covid-19

Line Chamberland : «Pour nourrir l’espoir, il faut une certaine compassion envers soi-même, envers sa société.»

Yves Lafontaine
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La COVID-19 a chamboulé nos vies d’une manière qu’il est encore difficile à mesurer. Nous avons demandé à la sociologue Line Chamberland, cotitulaire de la chaire de recherche sur l'homophobie et directrice du Projet de recherche partenariale SAVIE-LGBTQ, de nous dire comment cette crise l’a affecté personnellement…

Comment la crise de la COVID-19 t’a-t-elle affecté?

Ça braque les lumières sur mon vieillissement. J’ai toujours refusé qu’on dicte ma conduite – par exemple prendre ma retraite – parce que j’ai tel ou tel âge. Je combats l’âgisme comme bien d’autres préjugés. Le travail a toujours été central dans ma vie et il allait de pair avec mes engagements sociaux. Je me suis investie dans le projet de créer une chaire de recherche sur l’homophobie tardivement dans ma vie. Depuis un ou deux ans, l’énergie commençait à me manquer pour faire d’aussi grosses journées de travail. Je songeais à la retraite, mais il fallait aussi prévoir des façons de poursuivre les projets existants. Avec la pandémie, je deviens une personne plus vulnérable sur le plan de la santé (j’ai des problèmes pulmonaires, légers mais chroniques) et aussi socialement : j’aurai 70 ans et je serai confinée, intouchable. Ce n’est pas un avenir rigolo, du moins à court terme.

Présentement dans l’espace où tu vis, est-tu seule, avec ta conjointe, de la famille, une coloc, des animaux?

Je vis seule, dans un environnement confortable. Je ne manque de rien sinon de présence. Le désir d’adopter un chien m’est revenu. J’attendais la retraite, mais je vais peut-être devancer. Je n’aime pas le sport, alors la marche avec un compagnon canin, quoi de mieux ? 

À quoi ressemblent tes journées ces temps-ci ?

Je travaille encore à temps plein, et ce jusqu’en décembre 2020, mais je n’enseignerai plus sinon pour encadrer des étudiant.es aux études supérieures. J’ai trouvé triste que mon dernier cours « à vie » ait été interrompu si brusquement, de ne pas pouvoir souligner ce moment avec mes étudiant.es et collègues. Pour la recherche, je fais du télétravail et toutes les réunions se font par Zoom. Après quelques semaines d’ajustement, ça fonctionne bien. Les colloques scientifiques sont annulés, de même que la première assemblée générale d’Égides prévue pour le début juillet à Genève. J’ai quand même encore beaucoup de travail, des articles à écrire, sans compter l’analyse des données du vaste projet SAVIE-LGBTQ provenant d’entrevues et bientôt du questionnaire d’enquête qui est encore en circulation. 

Durant cette période, nous avons beaucoup de temps pour soi… Comment fais-tu pour que le confinement se passe mieux ?

Je ne suis pas une personne qui s’ennuie et avec le travail, les journées passent vite. Au début, j’ai fait deux casse-têtes pour calmer mon anxiété. Il m’en reste encore un – le plus difficile. Je lis des romans policiers, je prends des bains, un peu de télé. Ma coloc est repartie aux Pays-bas. J’ai dû réaménager la sphère domestique, m’occuper de travaux de maison et m’assurer que tout se passe bien pour mes voisines. Il y a plusieurs offres culturelles sur Internet, mais en fin de compte, le temps me manque 

À la maison, que portes-tu habituellement?

Je m’habille, mais je mets toujours la même chose ou presque. Comme quand j’étais jeune : un jeans, un t-shirt, etc. Comme bien des gars, quoi ! Et le dimanche, pour le zoom avec ma famille d’origine, je mets une chemise. 

As-tu des recommandations ou des suggestions pour rendre cette période plus facile à passer?

Les mêmes conseils que ceux formulés par les psys. Organiser ses journées : j’ai maintenant un horaire strict de travail, ce que je n’avais pas avant. Maintenir les contacts – même si on a peu à se dire s’il ne se passe par grand-chose, ce qui veut dire que tout va pour le mieux dans les circonstances. Se tenir informé.e mais pas trop. Pour ma part, je ne lis pas les nouvelles concernant les CHSLD, c’est trop déprimant alors que je fais mon entrée dans la catégorie des « aînés ». Je me tiens informée, mais je ne veux pas les détails. Enfin, sortir à l’extérieur si on le peut. 

Qu’est-ce qui te manque le plus, ces temps-ci ?

La présence humaine. Même si je ne suis pas une personne sociable, il y a une énergie dans la présence des autres, une complicité, des rires, des échanges spontanés, une force quand on est en nombre, des politesses qui rassurent, de la confiance à côtoyer des gens les plus divers tout en se sentant en sécurité (sauf exception). Montréal est une ville agréable à cet égard et au printemps, je la marche davantage. Mais pas cette année ! En plus, avec le masque, les sourires ne se voient plus. 

Que fais-tu pour maintenir un contact avec l’extérieur, maintenir une solidarité?

Outre le travail, des contacts téléphoniques, pour la chaleur de la voix, pour mieux sentir l’humeur de l’autre. Et bien sûr, courriels et zooms pour échanger des nouvelles. Pour la solidarité, j’ai fait quelques dons – ne pouvant me déplacer et ma consommation étant au minimum, c’est ma manière de contribuer avec ce que j’ai. On peut toujours agir, même avec de maigres moyens, et le faire empêche de sombrer dans le pessimisme et l’apitoiement sur son sort.

Considère-tu que les gouvernements gèrent adéquatement la situation?

Je pense qu’ils font de leur mieux. Au moins, ils font appel aux scientifiques. Tout le monde fait face à une situation imprévisible. Par contre, ce qui l’était, prévisible, ce sont les inégalités sociales qui allaient en s’accentuant et qui se manifestent crument et de toutes sortes de manières avec la pandémie. Aussi, les problèmes chroniques dans l’organisation des services sociaux et de santé. Les inégalités se retrouvent aussi parmi les personnes LGBTQ. Pensons aux plus âgées, aux jeunes en situation d’itinérance ou coincé.es dans une famille qui ne les accepte pas, à toutes les lesbiennes qui se dévouent dans les services de santé et d’éducation et prennent des risques. 

Que penses-tu retirer de l’expérience que l’on vit présentement? 

Au plan personnel, apprécier la vie, la santé, mes proches. Même si j’y suis un peu poussée, j’apprécie le passage vers la retraite qui me laissera plus de temps, tout en poursuivant une vie intellectuelle. 

Crois-tu que ta vie (ou celle des autres) sera transformée par la suite au niveau de nos interactions sociales? Si oui, de quelle(s) manière(s)? 

Pour les gais et lesbiennes, avoir des lieux sociaux a toujours été important, même dans l’ère du numérique. Des espaces pour être soi, pour se dire, pour s’extérioriser, pour festoyer, pour flamboyer. Pour se trouver un chum, une blonde, des ami.es, un.e partenaire d’un soir (plus difficile pour une lesbienne, assurément). Je ne crois pas que les réseaux sociaux puissent remplacer cela. 

Des inquiétudes pour l’avenir? 

Un peu pour ma santé. Vieillir – car c’est de cela qu’il s’agit, oublions les euphémismes – exige plus de précautions, plus de temps pour garder la forme, pour le suivi médical et la prévention. Et les risques sont accrus avec la COVID-19. Pour la société, oui, je crains le repli sur soi, une amplification de l’individualisme, du chacun pour soi qui bénéficie à ceux et celles qui ont déjà plus que les autres, une remontée du protectionnisme à tous les niveaux. Des voies se dessinent vers des solutions locales, écologiques, et solidaires mais rien n’est acquis.

Un message d’espoir que tu veux lancer?

Pour nourrir l’espoir, il faut une certaine compassion envers soi-même, envers sa société. Apprécier ce que l’on a comparé à d’autres. Certes, il faut parfois pousser des cris, protester. Mais il faut aussi faire des gestes de solidarité. Pas un discours, pas un tweet, mais un geste.