Témoignage de Michelle Blanc

Michelle Blanc : «Bien des choses qu’on croyait prioritaires viennent de perdre beaucoup d’importance»

Yves Lafontaine
Commentaires
Fugues
Photo prise par © Fugues

La COVID-19 a chamboulé nos vies d’une manière qu’il est encore difficile à mesurer. Nous avons demandé à la spécialiste numérique Michelle Blanc de nous dire comment cette crise l’a affecté personnellement…

Comment la crise de la COVID-19 t’a-t-elle affecté personnellement?
La crise ne m’a pas affecté financièrement ou psychologiquement. Étant une spécialiste du commerce en ligne, du marketing web et des médias sociaux, mon expertise est en demande. J’ai aussi la chance d’habiter en forêt, sur un demi-hectare, face à un lac. Je peux donc me dégourdir les jambes sur ma propre propriété et jouir des beautés de la nature et y puiser une énergie salvatrice. Par contre, par un triste coup du hasard, il y a un mois je suis tombée: je me suis fracturée une côte, j’ai attrapé une pneumonie, 
probablement à l’hôpital en me faisant soigner, et j’ai aussi appris souffrir d’insuffisance cardiaque. En ces temps de Covid-19, de devoir faire des allers-retours à l’hôpital a son lot d’angoisses, disons.
 
L’un des autres problèmes que je rencontre est que devant maintenant limiter au maximum mon apport en sodium, il est rendu difficile de faire mon épicerie sans pouvoir lire les étiquettes «d’apport alimentaire» qui sont la plupart du temps derrière les produits qu’on présente sur les étalages, sans devoir les toucher pour vérifier la teneur en sodium. Il y a comme une problématique majeure, disons…
 
Présentement dans l’espace où tu vis, est-tu seule, avec ta conjointe, de la famille, un ou des colocs, des animaux?
J’ai la chance de vivre avec la femme de ma vie depuis maintenant 26 ans et avec notre adorable chienne Charlotte. Le confinement a la particularité de faire sortir le meilleur et le pire des gens. Certains couples découvrent qu’ils ne sont vraiment pas faits pour vivre 24 heures par jour avec leur conjoint. Dans mon cas, ce rapprochement obligatoire nous fait nous aimer encore plus. Nous découvrons à quel point nous sommes faites l’une pour l’autre.
 
Par contre, l’absence de notre fils, de son amour et de notre petit-fils se fait de plus en plus sentir péniblement. Les taquineries avec mes potes, avec les marchands de ma localité et avec mes voisins me manquent aussi terriblement. Étant une personne très sociable, la chaleur humaine des contacts face-à-face, est l’un des grands absents de mon existence. Nous faisons certainement des Zooms et autres vidéoconférences, mais ce n’est vraiment pas pareil. En outre, rien ne vaut de pouvoir serrer dans mes bras notre petit-fils chéri et, à son âge, son attention sur les communications numériques, est à des années lumières de celle qu’il peut nous accorder en personne.
 
À quoi ressemblent tes journées ces temps-ci?
Mes journées, ou plutôt mes nuits vont de mieux en mieux. C’est qu’étant donné ma côte fracturée, j’ai passé 6 semaines à devoir dormir assise. La position couchée étant trop douloureuse. Je devais être en convalescence, mais étant donné mon statut de «travailleuse autonome», je ne pouvais 
refuser les mandats qu’on me donnait et j’ai donc travaillé au-delà de mes capacités. Ça ne m’a pas aidé à guérir rapidement, disons. Par contre, le temps ayant fait son travail, je vais maintenant beaucoup mieux et la frénésie de mes mandats s’est un peu amoindrie. Le printemps aidant, je peux maintenant profiter un peu plus de la chaleur et de l’environnement qui m’entoure. Je fais aussi des recherches de recettes qui peuvent satisfaire ma nouvelle diète imposée par les aléas de la vie.
 
Durant cette période, nous avons beaucoup de temps pour soi… 
 
Comment fais-tu pour que le confinement se passe mieux?
Nous avons la chance d’avoir un bon réseau internet et nous sommes aussi branchées sur Netflix, Crave, Prime et iTunes et mon amour étant une grande mélomane, la musique, les films et les séries égayent notre quotidien. Nous faisons aussi toutes les deux du télétravail durant la journée. Nos journées sont donc passablement occupées.
 
À la maison, que portes-tu habituellement?
Habiter dans le bois a l’avantage de réduire le besoin d’être toujours à la mode et «checké à quatre épingles». De plus, travaillant en conseil Web, très tôt dans ma pratique, j’ai observé que d’être habillé trop business, ne projetait pas l’image de «geekette» que je suis. Je me suis alors adaptée. Je porte donc principalement des salopettes de jeans et des chemises à carreaux.
 
As-tu des recommandations ou des suggestions pour rendre cette «pause» plus facile à passer?
J’ai un immense pin que j’appelle Georges. Je lui parle souvent et il m’arrive de le serrer dans mes bras. Cela me fait le plus grand bien. Écouter le 
torrent de la rivière au printemps est aussi une grande source de réconfort.
 
Qu’est-ce qui te manque le plus, ces temps-ci?
Ce qui me manque le plus est de voir mon petit-fils, d'échanger longuement avec lui et de le serrer dans mes bras. De déambuler sans la paranoïa d'attraper ce satané virus, de magasiner librement au marché Jean-Talon et chez mes fournisseurs alimentaires de choix, de faire des Saint-Cassettes avec les potes et de manger au restaurant sont des activités qui étaient courantes et qui font maintenant partie de mes souvenirs lointains...
 
Que fais-tu pour maintenir un contact avec l’extérieur ou maintenir une solidarité?
Je suis membre du CA de plusieurs chambres de commerce, j’ai de nombreux clients et je fais aussi des ateliers Zoom avec plusieurs entrepreneurs. C’est très demandant intellectuellement, mais ça me permet de garder un semblant de normalité sociale.
 
Pour maintenir une solidarité, j’ai songé à une initiative et je l’ai mise en pratique. Je me suis dit qu’il serait pertinent de discuter avec des gens de différents milieux, de ce que pourrait être l’après-COVID-19, afin de donner de l’espoir et de commencer à songer positivement à la suite des choses. J’ai appelé cette rencontre Zoom Tout le monde en rêve et j’ai contacté Jean-Luc Mongrain, Jacques Nantel, Randa Napky, Ianik Marcil, Christine St-Pierre, Gyslaine Desrosiers, Daniel Breton et Maka Kotto pour y participer. 
Lors de ce remue-méninge, mes invités et moi-même avons discuté de l’après #covid19 et de ce que pourrait être l’impact et les changements sur le journalisme, l’éducation à distance, le marketing, les commerces, l’économie, le tourisme, la culture, la politique, la santé, l’environnement, les industries énergétiques, le numérique et bien d’autres choses encore… Un exercice de partage et de réflexion collective. Vous pouvez prendre connaissance de nos points de vue à…
 
Considères-tu que les gouvernements — ici ou ailleurs — gèrent adéquatement la situation?
Les gouvernements sont devant une situation inédite, dont les tenants et aboutissants sont flous et pour laquelle, ils doivent choisir entre le pire et le moins pire. Je suis heureuse de ne pas être à leurs places et je trouve qu’ils s’en sortent admirablement bien. Après coup, on pourra toujours dire qu’ils auraient pu faire mieux. N’empêche que ce mieux restera toujours très hypothétique.
 
Que penses-tu retirer de l’expérience que l’on vit présentement?
Je pense que déjà, bien des choses qu’on croyait prioritaires viennent de perdre beaucoup d’importance. Je sais aussi que les interactions sociales prendront une dimension beaucoup plus humaine. Mais je sais qu’il est encore très tôt pour prendre la mesure des bouleversements qu’engendrera cette crise.
 
Crois-tu que ta vie (ou celle des autres) sera transformée par la suite au niveau de nos interactions sociales? Si oui, de quelle(s) manière(s)?
Notre vie et les sociétés seront transformées significativement. Mais encore une fois, en fonction du temps que ça prendra et de la gravité ou pas, des deuxième et troisième vagues, il est encore très tôt pour imaginer à quels points nous serons individuellement et collectivement transformés.
 
Des inquiétudes pour l’avenir?
Je suis inquiète de la possible pénurie alimentaire, des conflits géopolitiques potentiels, des vies qui seront perdues, des gens qui se relèveront difficilement des péripéties que nous vivons. Cette «guerre avec un ennemi invisible» laissera inévitablement des traces, comme chaque bouleversement mondial en a laissé.
 
Un message d’espoir que tu veux lancer? 
Malgré tout ce que nous vivons et que nous vivrons encore, la solidarité sociale risque d’être l’une des grandes gagnantes de ce merdier dans lequel nous nous trouvons. Nous risquons aussi d’apprécier à sa juste valeur les rencontres familiales et sociales qui quelquefois nous laissaient plus froids. L’homme a toujours réussi à surmonter positivement les défis immenses auxquels il devait faire face et les tragédies ont toujours été une source d’innovation importante. Les rêves de mondialisation risquent d’en prendre un coup, mais ce sera au bénéfice du «small is beautiful» et de la réémergence des villages, des petites localités, de l’achat local et de l’entraide de proximité. Je rêve d’un étalement régional et de la renaissance du «Québec, il est beau» et du «maître chez nous» plus seulement à Montréal ou à Québec. Les régions pourront sans doute enfin prendre la place qu’il leur revient. Le Québec, il est beau et il est grand. Il sera temps de le découvrir et de le développer à sa pleine mesure…