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Les conséquences de vivre isolés pour beaucoup d'hommes gais

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Fugues
Photo prise par © Fugues

Comment vivre sa sexualité ces temps où ce nouveau coronavirus a changé toutes les habitudes de rencontres et de relations entre les personnes? Tout récemment, Aides, l’organisme français de lutte contre le VIH-sida, a publié une sorte de «guide» pour conseiller les hommes qui, malgré la COVID-19, désirent tout de même avoir des relations sexuelles avec d’autres hommes. 

 
Évidemment, tout comme au Canada, en France aussi les sex-clubs et les saunas sont fermés. Ce qui poussent les hommes à se rencontrer via les applications. À Montréal, RÉZO dresse ici un survol de la situation pour marteler encore le message de prévention, mais aussi de réduction des risques et de l’équilibre fragile à maintenir entre santé publique et santé mentale des hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes.
 
Après quelques semaines de télétravail et fermeture des bureaux chez RÉZO, l’organisme a repris certaines activités afin de répondre à la demande, notamment, la distribution de matériel de prévention (à partir du 20 mai dernier) au local de SPOT, sur la rue Atateken (anciennement Amherst). On a repris aussi en personne, les interventions auprès des travailleurs du sexe. «Il est clair que, dans la mesure où les gens ne peuvent pas se déplacer, on a observé une nette baisse de revenus pour les travailleurs du sexe. En même temps, on voit de nouvelles personnes qui sont sur le "marché", des gens qui ont peut-être perdu un emploi et qui se cherchent un certain revenu supplémentaire pour subvenir à leurs besoins. C’est triste, mais cette crise entraîne aussi de telles conséquences», explique Alexandre Dumont Blais, codirecteur général – communications et ressources chez RÉZO.
 
«En ce moment, on a augmenté les services en ligne et par téléphone. On a recommencé les ateliers de discussion en groupes en ligne et on les a même ouverts à de nouvelles personnes afin de briser l’isolement. Nous sommes beaucoup dans la présentation des services en ligne afin que les gens se sentent appuyés et qu’ils puissent recevoir de l’aide de nos intervenants», dit Alexandre Dumont Blais.
 
«Nous avons vu les conseils émis par Aides en France ainsi que ceux de la Ville de New York, poursuit Alexandre Dumont Blais. C’est un peu les mêmes conseils que nous émettons et qui vont dans le sens de la réduction des risques. C’est important d’appliquer les mesures sanitaires de distanciation, etc., indiqués par la direction régionale de la santé publique de Montréal, qui est notre partenaire. Mais d’un autre côté, on voit également comment, même durant le confinement, les besoins des gars sont exacerbés et ils ont quand même du sexe en ce moment. On ne le promeut pas, mais nous ne sommes pas là pour juger. On le voit dans nos interventions, on reconnaît que les gars continuent de rencontrer d’autres gars pour du sexe. Dans les premières semaines de ce confinement, certains soulevaient la question de la légalité d’avoir du sexe avec quelqu’un qui n’habitait pas chez soi. […] On a observé qu’il y a eu du jugement, dans la communauté même, à l’endroit des hommes qui avaient du sexe durant cette période […]»
 
C’est normal, on n’a pas tous les mêmes reflexes pour traverser des moments difficiles comme ceux entraînés par la COVID-19. «Le sexe est une stratégie pour plusieurs gars pour "coper" (s’adapter) avec cette situation-là, surtout pour ceux qui se sentent seuls, isolés, sans partenaire ou conjoint, c’est clair que c’est plus difficile pour eux […]», rajoute M. Blais.
 
Pour les plus jeunes qui n’ont pas vécu les années de criminalisation de l’homosexualité, le confinement, l’interdiction d’avoir des partenaires ne résidant pas à la même adresse, etc., n’a pas nécessairement eu le même écho que les personnes plus âgées qui sont passées par ces années où les relations sexuelles entre hommes étaient considérées comme un crime. «Pour certains, ils ont vu ce type d’interdiction comme un droit brimé, qu’on leur enlevait cette liberté si chèrement gagnée par des luttes dans le passé et ont revu apparaître cela comme une nouvelle forme de répression de leurs droits», note Alexandre Dumont Blais.
 
Presque en complément de ce qui a été énoncé plus haut, une forme de stigmatisation a été constatée dans la société «comme quoi que les gais vont encore spreader (propager) la COVID-19 par leurs comportements, donc il faut faire attention à ça», poursuit le codirecteur général – communications et ressources chez RÉZO.
 
Dans les alternatives aux rencontres avec des gars qu’on ne connaît pas, on propose l’utilisation de jouets sexuels pour se satisfaire. RÉZO a reçu ainsi beaucoup de questions concernant de tels objets puisque, pour certains, cela est tout nouveau et que cela se fait dans un contexte sécuritaire.
 
Dans un tout autre ordre d’idée, et sur une note moins drôle, les intervenants de RÉZO ont reçu plusieurs appels de violence conjugale. «On a remarqué qu’en confinement, ça ne va pas toujours bien entre hommes et il peut y avoir de la violence dirigée contre un conjoint. On essaie alors de les conseiller, de les accompagner pour faire baisser les tensions», dit M. Blais.
 
«On travaille aussi en ce moment sur des messages envers les gars qui consomment, indique Alexandre Dumont Blais. Souvent, ceux-ci consommaient à l’extérieur de leur domicile mais, maintenant, cela se passe chez eux. On a constaté, en même temps, qu’il y avait une baisse de la qualité des produits sur le marché. On ne sait pas ce que cela peut entraîner. Donc, on conseille aux gars d’avertir quelqu’un de leur entourage sur ce qu’ils ont pris [juste au cas où cela se passait mal]. On sait qu’il y a des gars qui consomment et qui ont du sexe, il ne s’agit pas de juger, mais de faire en sorte de travailler sur la réduction des risques, pour ne pas être infecté au VIH ou aux autres ITSS (infections transmissibles par le sexe et par le sang) qui, bien qu’on parle beaucoup du coronavirus, n’ont pas disparu. Elles sont bien présentes. Malheureusement, tous les sites de dépistage ont été fermés en raison de la propagation de la COVID-19, donc est-ce qu’on va remarquer une recrudescence de ces maladies-là, on ne le sait pas, on le verra plus tard.» Heureusement, plusieurs de ces hommes suivent un traitement de PrEP (prophylaxie préexposition sexuelle).
 
On pense aussi que, chez certains hommes, les premières semaines du confinement ont été propices à la réflexion, à l’introspection. On croit que certains ont ainsi ouvert cette porte à l’intérieur d’eux sur leur consommation (drogues, alcool, etc.), leurs relations sexuelles, etc.; «Il faut reconnaître que les enjeux que vivaient les gars avant la pandémie, ont été exacerbés pendant la pandémie. Ces enjeux-là n’allaient pas partir tout seul! Pour certains, ils devaient voir comment on pouvait vivre avec ces problématiques pour réussir à traverser cette mauvaise période», dit Alexandre Dumont Blais.
 
«J’espère que les gars qui sont en détresse vont demander de l’aide, j’aimerais qu’ils sachent qu’on est là pour eux, que notre équipe d’intervenants est là, en ligne, pour les aider à passer au travers, souligne Alexandre Dumont Blais. C’est très important. Encore une fois, je n’ai pas de chiffres ou de statistiques, mais ce qu’on entend et qu’on voit sur le terrain, c’est qu’il y a des suicides chez les gars de la communauté qui se sentent seuls, isolés, et qui vivent de l’angoisse. Donc, encore là, il y a un équilibre à atteindre ici entre santé publique, santé mentale et le bien-être de quelqu’un qui, si c’est sa stratégie pour passer à travers la crise que de baiser avec un autre gars, alors on doit considérer ce facteur-là aussi.»
 
L’artiste montréalais bien connu Yunus Chkirate a peint plusieurs œuvres qui seront en toile de fond de plusieurs messages des initiatives en ligne de RÉZO. «On est bien content de la collaboration avec Yunus, on prépare du contenu vidéo avec des travailleurs sociaux et des sexologues pour aider les gars qui en ont besoin. Donc, il y aura du nouveau prochainement sur notre site», indique Alexandre Dumont Blais.
 
Pour sa part, la COCQ-Sida (Coalition des organismes communautaires québécois de lutte contre le Sida), a mis à jour ses conseils de sexualité en temps de pandémie via son site.
 
«Il s’agit d’une adaptation des conseils de la Ville de New York, et toujours dans l'optique de réduction des risques, mais en laissant le choix aux personnes», commente pour sa part Ken Monteith, le directeur général de la COCQ-Sida.