PAR ICI MA SORTIE

Les oublié.e.s de l'Histoire

Denis-Daniel Boullé
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Fugues
Photo prise par © Fugues
Dans les années 80, un spectacle drôle et intelligent avait connu un grand succès auprès du public gai en France. Cela s’appelait Essayez-donc nos pédalos! Malheureusement, même sur la toile, on ne trouve plus beaucoup de traces des fameux pédalos. Une série de portraits de gais et de personnes trans chantant avec humour leur histoire. La dernière phrase du spectacle m’avait particulièrement marqué : Le répertoire de tous nos oubliés.
 
Je voulais parler de racisme, d’homophobie et de transphobie… Mais dans la tourmente dans laquelle nous sommes plongé.es, il est difficile et pourtant banal de ne pas exprimer des opinions adoptées et suivies sans examen, qui deviennent des tranchées que l’on défend sans plus aucune nuance. Je prendrai pour exemple les longues – trop longues – discussions autour du racisme systémique que chacun interprète à sa guise sans être capable d’en donner une définition précise. Et pourtant, c’est si simple à comprendre. On s’indigne ici et ailleurs du déboulonnage des statues de représentants historiques de l’esclavage comme un déni de l’histoire. On compare ces actes à ceux des Talibans qui ont détruit les Boudhas géants de Bamyan. Mais ce sont généralement les mêmes qui ont applaudi lors de la chute de l’Union soviétique de la destruction de toute la statuaire à la gloire du Stalinisme. L’effacement des représentations historiques dans ce cas n’était plus un sacrilège. Là encore, je ne me prononcerai pas. 
 
En revanche, les femmes, les minorités sexuelles et les communautés racisées ont été les premières exclues de l’histoire. Et il y a peu de statues dans le monde qui honorent leur mémoire. Et l’histoire, l’officielle par les mains de ceux qui l’ont écrite, se révèle très sélective. À l’école, quand nous parlions de la période colonisatrice de la France, on insistait essentiellement sur l’exportation de la civilisation française avec ses prétentions universelles. On parlait des infrastructures que l’on construisait pour aider des populations considérées comme inférieures, mais on passait sous silence l’exploitation des ressources naturelles et humaines. Jamais une seule fois, une lecture à partir de la vision et de la réalité des colonisé.es n’était abordée. Cet enseignement biaisé de l’histoire laisse des traces.Enseigne-t-on au Québec, au Canada, dans les cours d’histoire et de façon systématique, l’histoire des peuples autochtones? Et si les traces de cette histoire sont «pauvres», pose-t-on un regard critique sur la volonté consciente d’éradiquer ces peuples et leur histoire par les dirigeants et d’une manière toute aussi criminelle – au regard de notre Histoire Humaine – que le déboulonnage d’un Churchill, ou que les Boudhas géants de Bamyan? Et on se trouve aujourd’hui avec ces presqu'oubliés que sont les peuples autochtones…  
 
Il en va de même pour toutes les catégories de population qui ont été opprimées. Ce qui devrait sonner une cloche chez nous, avant de conclure que l’antiracisme aurait tout à voir avec un anti-québécisme primaire. Certes, les anciennes victimes peuvent devenir les nouveaux bourreaux, mais il y a d’autres avenues à emprunter plutôt que de se livrer à une compétition douteuse, voire honteuse, de qui a été le plus victime, le plus oppressé, le plus ceci ou cela. L’histoire aujourd’hui n’a pas changée, elle est simplement regardée avec un autre point de vue et tente de remettre en lumière celles et ceux qui sont restées dans l’ombre et qui pourrait faire tache – sans jeu de mots – dans l’histoire officielle telle qu’enseignée et révérée. C’est redonner leur juste place à celles et ceux qu’on a piétiné.es, qu’on a remplacé.es par des buissons comme sur les bonnes photographies officielles retouchées lors de la période du stalinisme. Ce sont les exclu.es de l’histoire officielle qui font ce travail de fourmis, qui cherchent, fouillent pour retrouver un passé occulté, et souvent détruit en tout ou partie. Qui connaîtrait Rosa Parks si ce n’est par le désir des Afro-Américains de lui rendre hommage. Qui 
connaîtrait aujourd’hui le nombre de musiciennes qu’on a considéré comme mineures – donc oubliables – comparées à leur mari, frère, neveu, etc.; on connaît tous Mozart, mais à son époque et aussi célèbre que son génial contemporain, qui connaît le Chevalier de Saint-George? Métis originaire de Guadeloupe, sa musique était tellement  appréciée à l’époque qu’on le surnommait le «Mozart noir». Il aurait été le musicien préféré de la Reine Marie-Antoinette. Qui s’en souvient?
 
Il en va de même pour les communautés LGBTQ. Qui connaîtrait les émeutes de Stonewall - un événement qui date d’à peine une cinquantaine d’années, pas plusieurs siècles – s’il n’y avait pas eu des personnes LGBTQ qui ont fait œuvre d’historiennes? L’histoire officielle est encore raciste, homophobe, transphobe; elle n’a gardé que ce qui forge la grandeur d’un peuple en l’enfermant dans une certaine perception de lui-même. Une histoire le plus souvent découpée à la tronçonneuse, toute une partie étant jetée aux oubliettes. Bien sûr, on objectera qu’aujourd’hui l’homophobie et la transphobie seraient plus grandes, plus fortes dans les communautés racisées. Peut-être... Et loin de moi de considérer que l’exclusion de l’Autre soit l’apanage de Blancs, de Noirs, de Jaunes... La peur de l’étranger et de l’étrange est bien une constance chez l’être humain. Mais en faire une idéologie est alors une construction consciente uniquement fondée sur des sensations fausses. Oui, des communautés racisées ou religieuses peuvent rejeter les LGBTQ2S+, mais avant de se livrer à une étude quantitative pour savoir qui gagne à ce petit jeu, les LGBTQ blancs sont-ils vierges de tout racisme? Peut-on les exonérer de tout examen de conscience? Il suffit d’écouter des LGBTQ racisé.es pour se rendre compte que nous n’avons pas à nous draper d’un drapeau arc-en-ciel de virginité face au rejet, face à la discrimination.
 
Je ne peux finir sans remercier Fabrice Nguena, un ami qui poste toujours des informations pertinentes, intelligentes sur toutes les questions que j’ai modestement abordées. Au tout début du débat sur le racisme systémique, il m’a rappelé un écrivain que j’avais dévoré à la fin de mon adolescence: James Baldwin. Cet Afro-américain, gai, qui parle de cette double discrimination, aussi bien dans la communauté noire que dans la communauté blanche, m’a ouvert les yeux et le cœur sur, là encore, une réa-lité qui entraîne toujours bien des résistances. James Baldwin a mis des mots sur ce que je ressentais de l’exclusion à cette époque. Merci à toi Fabrice. 
En ces temps de confinement, James Baldwin s’est réinstallé 
dans ma pile de lecture. À lire, 
et à relire.